Une soirée chez Jean-Luc

Un rêve troublant.

Jean-Luc m’a invité, ma famille et moi, à partager un repas en soirée chez lui. Une rencontre qui s’est vite avérée désastreuse. Au téléphone, pour une raison que j’ignore, mais qui n’a pas cessé de m’étonner depuis, il m’a chargé de prendre un petit truc pour sa fille dans une animalerie du quartier. Bien entendu, j’ai accédé à sa demande, c’est-à-dire que je suis bel et bien passé dans ce commerce avant de me rendre chez lui, entre autres parce que ma femme voulait se procurer de la moulée pour je ne sais quel animal. Étrangement, une fois sur les lieux, j’ai complètement oublié la requête de mon ami pour sa fille… de sorte que, finalement, je n’ai rien pris.

Une fois arrivé chez lui, ça a été la confusion. Son fils et sa fille étaient très agités ; ils couraient dans tous les sens et, bien entendu, monopolisaient toute l’attention, de sorte je n’ai pas pu avoir une minute de conversation sensée avec Jean-Luc. Pourtant, nous en aurions eu bien besoin d’une pour nous reconnecter… car, depuis la naissance des enfants, et des nombreuses obligations familiales qui en découlent, nous nous sommes un peu perdus de vue.

Pendant que les femmes discutaient dans une pièce de l’appartement, vraisemblablement la salle de séjour attenante à la cuisine, je me suis assis sur le canapé dans un coin du salon en désordre. Sa fille de trois ou quatre ans est venue me retrouver ; elle s’est assise avec moi. De sa petite main, elle m’a tendu un bracelet en deux morceaux (anneau et chaînette) auquel elle tenait. Elle m’a dit : « Tiens ». Je n’ai eu aucun mal à effectuer cette réparation mineure et, moins d’une minute plus tard, j’ai remis le bracelet à la petite fille, ce qui a eu pour effet de la calmer. Au moment où nous discutions tranquillement tous les deux, Jean-Luc est entré au salon et s’est approché de moi pour me demander si je lui avais apporté l’objet tel que convenu entre nous. Mal à l’aise, je lui ai dit que j’avais complètement oublié… Il allait me répondre, mais il a été appelé par sa femme dans l’autre pièce. Il est revenu un plus tard, la mine sombre.

« Tu m’en veux, lui ai-je demandé.

— Un peu, oui.

—Parce que j’ai oublié le truc de ta fille ? Mais c’est rien du tout…

— Oui, sans doute, mais c’est un signe…

— Un signe de quoi ? Écoute, ça ne va pas du tout ces temps-ci. J’oublie une chose qu’on m’a demandée il y a quelques secondes à peine. Tu sais, je suis allé à cette animalerie. Alors, pourquoi ne l’ai-je pas pris, ce truc ? Je ne sais pas ce qui m’arrive… mais cela n’a rien à voir avec toi.

—Je comprends… »

Je me suis senti soulagé qu’il comprenne la situation, ou plutôt ma situation. Néanmoins, en se relevant, il a prononcé cette phrase qui s’est planté en plein cœur comme un coup de couteau :

« Je me demande lequel de nous deux s’est le plus trahi lui-même… »

Le reste de la soirée s’est déroulée dans l’agitation et le bruit des enfants. Nos échanges sont demeurés insipides et superficiels. Mais plus tard en fin de soirée, une fois rentré à la maison, j’ai repensé à la phrase prononcée par Jean-Luc. Qu’a-t-il voulu dire ? De quelle trahison parlait-il ? Faisait-il allusion à nos rêves de jeunesse ? À notre amitié ? Je ne sais pas, je ne sais plus, mais j’ai eu du mal à m’endormir cette nuit-là. Ma femme, elle, étendue à mes côtés, dormait du sommeil du juste. À peine ronflait-elle de temps en temps.