Une santé fragile (On ne rate pas sa vie 07)

La vie se déroulait assez paisiblement au logement de la rue Franchère. Bien entendu, avec trois enfants à nourrir, mon père suffisait à peine à combler les besoins de la famille. Ouvrier spécialisé, ou plutôt « opérateur de machines » comme on disait alors (et comme notre mère nous avait dit de dire si on nous posait la question à l’école…), il travaillait dans une manufacture de meubles et matelas située à Montréal-Est. En autobus, il fallait compter un peu plus d’une heure de trajet, de sorte qu’il devait quitter la maison à six heures du matin pour n’y revenir que douze heures plus tard. Mais plus les enfants grandissaient, plus il acceptait de faire des heures supplémentaires pour subvenir aux besoins des siens, travaillant jusqu’à quatorze heures certains jours.

Ce sont sans doute les nombreuses heures de travail que devait faire mon père pour joindre les deux bouts qui expliquent que, jusqu’à notre déménagement à Pointe-aux-Trembles au printemps 1964, je n’ai que très peu de souvenirs de lui. Dans l’ordre de mes réminiscences, mon père est alors que je venais d’avoir huit ans. Avant ça, il n’y avait que ma mère, ma grand-mère, mes grandes tantes maternelles (Céline, Yvette et Georgette, pour ne nommer que celles qui habitaient notre quartier) et, bien entendu, ma tante Véronique et ses deux filles, mes cousines, Marie et Nadine.

Un souvenir de mon père demeure toutefois vivace dans mon esprit. Un jour de 1961 ou de 1962 (je ne sais plus trop, mais je devais avoir quatre ou cinq ans, pas davantage), il m’emmena à l’Hôpital Notre-Dame pour une raison qui m’échappe aujourd’hui. Ma mère devait sans doute prodiguer des soins à l’un de mes frères, ou quelque chose d’approchant, sinon elle serait venue elle-même. Toujours est-il qu’à la tombée de la nuit il fallait bien que mon père rentre à la maison, mais il n’eut pas le courage de me dire qu’il devait me laisser, pendant toute une nuit, dans cette chambre d’hôpital. Pour me quitter en douceur, il prétendit qu’il allait me chercher des bonbons, me promettant de revenir. Je ne fus pas dupe de ce subterfuge et m’endormis peu après son départ, me sentant peut-être seul, mais certes pas abandonné, car j’avais la conviction très forte que j’allais revoir ma mère ou mon père dès le lendemain. J’étais – et j’ai toujours été, je crois – un enfant docile, « raisonnable » comme on me le disait alors. Ma réaction à ce premier « abandon » en fut encore un témoignage éloquent.

Je ne sais pas exactement pourquoi je fus hospitalisé ce soir-là. Ce que je sais, en revanche, c’est que ma santé, que l’on disait fragile, fut une source constante de préoccupation pour ma famille, en particulier pour ma mère qui, tout au long de ma petite enfance, m’accorda une attention marquée. Au sein de ma famille élargie, tant chez les Dumas que chez les Bélisle, mon état de santé donnait lieu à de nombreux sous-entendus aussi, ce qui n’était pas toujours très agréable. Certes j’eus longtemps droit à des « traitements de faveur », notamment à table où, contrairement à mes frères, on m’obligeait à manger du foie de veau parce que, toujours en raison de ma santé délicate, il s’agissait d’une viande riche en fer. Chez mes grands-parents Bélisle, qui me gardaient de temps à autres, j’avais droit aux boudins que mon grand-père ramenait des abattoirs où il travaillait. Ces aliments, gorgés de sang, me dégoûtaient un peu… mais je faisais sans rechigner ce que ma mère m’avait appris à faire : manger ce que l’on me donnait.

Ma grand-mère maternelle, qui manquait singulièrement de tact, pour ne pas dire de savoir-vivre, me parlait ouvertement des maladies dont je souffrais. Elle disait, par exemple, que je n’avais pas « le sang fort », ce qui expliquait pourquoi j’étais si maigre, pourquoi j’avais si froid par moment. Parfois, elle s’interrogeait à haute voix sur le fait qu’il s’agissait d’un miracle que je sois toujours là, en ce monde, auprès d’eux, compte tenu de mon état…

Dans les faits, je n’avais guère conscience de toutes ces maladies dont j’étais supposé souffrir. À vrai dire, je m’en foutais un peu… sauf lorsque ma prétendue santé fragile servait de prétexte à la réglementation de mes heures de coucher. Par exemple, on m’interdisait parfois la pratique d’une activité, notamment une activité récréative qui se déroulait en soirée, parce que je devais me « reposer ». Une autre fois, un oncle me rappelait que je ne devais pas jouer trop longtemps aux fers à cheval parce que je n’étais « pas très très fort » et que cela risquait de « me fatiguer ». Bien entendu, ces mesures étaient interprétées par moi comme autant de vexations. En fait, je n’en comprenais pas la raison puisque, après tout, je ne me sentais malade de rien.

Ce sentiment que je n’étais pas comme les autres, en raison de cette santé fragile, perdura tout au long de mon enfance pour s’estomper à l’adolescence. En effet, à partir de treize ans, j’eus l’impression que j’étais comme mes frères, comme tout le monde, quoi. Mais beaucoup plus tard dans ma vie, alors que je courais sur mes cinquante ans, je compris qu’il n’en était rien, du moins dans l’esprit de ma mère car, pour elle, j’étais toujours resté ce petit garçon chétif auquel il fallait accorder une attention particulière. J’en eus la confirmation quand je me retrouvai à son chevet à la veille de sa mort. En présence de mon frère et ma sœur qui l’avaient pourtant veillés pendant plus de quarante-huit d’heures d’affilée pendant que je dormais paisiblement dans un motel du coin, elle me dit : « Gaby, tu as l’air fatigué… ». Puis elle se tourna vers mon frère et ma sœur : « Faites attention à votre frère… Vous savez bien qu’il n’est pas comme les autres ». À ces paroles, je sentis nettement monter une sorte d’exaspération chez Frédéric qui, à l’exception d’une pointe d’ironie qu’on pouvait déceler dans son regard, n’en montra rien : « Oui, maman, on s’en occupe ».

Pour ma mère, malgré les années, je n’avais jamais cessé d’être ce petit garçon qu’il fallait protéger.

Vous comprendrez pourquoi en lisant le prochain chapitre.

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