Une conversation en rêve (Jean-Luc)

Ce soir-là, je me retrouvai bien malgré moi au milieu d’une fête à laquelle participaient des amis et connaissances de Pointe-aux-Trembles. Pendant la soirée, en compagnie de personnes que je connaissais moins et pour lesquelles, à dire vrai, je n’éprouvais que peu d’intérêt, je tentai de me rapprocher de mon ami Yves Jodoin que j’avais aperçu au loin, assis avec Paul Tourangeau et d’autres camarades à une grande table au milieu de la salle. Mais peine perdue… car en dépit de mes efforts pour me faufiler parmi les gens, il y avait toujours quelqu’un pour me bloquer le passage. Je dus me résoudre à m’attabler avec des gens que je ne connaissais pas beaucoup. Des gens plus jeunes aussi dont certains se mirent à se moquer de moi, notamment parce que je portais une cravate, un témoignage d’un temps ancien, pour ne pas dire révolu. C’est du moins ce qu’ils semblaient exprimer par leur attitude. À leurs propos moqueurs je me contentai de répondre, sans plus d’explication : « La cravate fait l’homme ». En leur laissant méditer cette maxime, je me suis mis à manger sans chercher à faire la conservation à quiconque.

Après le repas, je réussis à m’extraire de ce groupe et allai m’asseoir au fond de la salle. Dans la pénombre, je songeais au déroulement de la soirée, me demandant un peu, perplexe, ce que j’étais venu y faire… quand, soudain, je me rendis compte que Suzanne, la petite amie de Jean-Luc jusqu’au début des années 1990, avait pris place à mes côtés, assise sur une chaise en bois.

À peine ai-je eu le temps de m’étonner de sa présence qu’elle me dit d’une voix douce :

« Je sais que tu as de la peine. »

Comme si nous reprenions une conversation initiée la veille, je lui répondis :

« En effet, je suis inconsolable. Tu aurais dû le retenir, avoir des enfants avec lui.

— J’ai bien essayé, tu sais. Mais Jean-Luc était miné par le désir, hanté par ses démons. Il lui fallait aller toujours plus loin dans la réalisation de ses fantasmes.

— Et c’est pour ça qu’il t’a quittée. En le faisant, il a couru à sa perte… jusqu’à vouloir mourir.

— Jusqu’à mourir, tu veux dire, pas seulement vouloir… »

En effet, Jean-Luc s’était enlevé la vie quelques années plus tôt, prenant tout le monde par surprise, ses proches comme ceux que le temps avait éloignés de lui. Dont moi, bien entendu.

« Je t’aimais bien, tu sais. Tu as manqué à Jean-Luc et tu m’as manqué aussi.

— Moi aussi je t’aimais bien. Et j’ai aimé Jean-Luc comme jamais je n’ai aimé un homme avant lui… Et sans doute après lui aussi, même si j’ai un peu honte de faire cet aveu… parce que mon mari actuel s’avère un type bien qui mérite mon respect. Et il est un excellent père pour nos deux enfants.

— Ton mari a fait ce que Jean-Luc aurait dû faire. Lui, il ne l’a pas fait, et c’est ce qui l’a tué. Il voulait être libre, mais il n’a pas compris que la liberté est un désastre pour l’homme, car on ne se réalise que dans la contrainte.

— Oui, je sais ce que tu penses là-dessus. J’ai lu ton essai, tu sais… La liberté n’est rien sans la libération. Tu vois, je n’ai jamais cessé de te suivre de loin, à distance, toi l’ami, le seul ami que Jean-Luc ait jamais eu. »

Elle me regarda en me souriant. Comme elle était belle en cet instant ! Certes, elle avait vieilli, mais ses yeux verts, sa peau satinée, ses fossettes aux joues et ses cheveux auburn constituaient toujours le trait dominant de sa très grande beauté. Pour mon ami disparu, elle avait d’abord représenté un trophée de chasse dont il était très fier… En effet, à la fin des années soixante-dix, Jean-Luc l’avait rencontrée à la Baie James alors qu’il travaillait sur un chantier pour l’été. Il y avait là trois femmes pour trois cent hommes et, sur les trois, seule Suzanne était jeune, jolie et célibataire. Alors, elle représentait un défi ; trois cent paires d’yeux concupiscents étaient posés en permanence sur elle à chaque repas (elle travaillait à la cantine), mais c’est lui, et lui seul, qui devait la conquérir. Et il l’avait fait. Bien qu’il se fût agi là d’un exploit dont il aurait été en droit de simplement s’enorgueillir avant de passer à autre chose, voilà que, de retour à Montréal, il avait continué à la fréquenter. Ils étaient sortis ensemble et leur couple avait tenu une quinzaine d’années. Un record de longévité pour Jean-Luc.

Suzanne n’était certes pas une intellectuelle, et souvent Jean-Luc s’en plaignait, mais elle était gentille et étonnamment ouverte pour une personne issue d’un milieu où la culture se résume à celle du spectacle. Quand mon ami l’a quittée pour assouvir d’autres désirs, elle a trouvé un bon gars, s’est mariée et a fondé une famille. Jean-Luc, lui, a repris sa vie dissolue, se découvrant une attirance incontrôlée pour le hard sex en véritable érotomane qu’il était devenu. Grâce à l’entreprise de divertissements qu’il avait lancée, il s’était fait tellement de pognon que travailler ne s’était plus avéré nécessaire par la suite. Mais contrairement à Suzanne, à moi et à bien d’autres de ses amis pointeliers, il n’avait rien fondé du tout. Et il s’est tué à l’âge où la sagesse vient à l’homme sensé. Il n’était pas fait pour la sagesse, Jean-Luc, juste pour le plaisir, seulement pour le plaisir. Avec les années, son corps n’avait probablement plus été en mesure d’assumer ses passions charnelles. Pourtant, il avait uni sa vie à une femme aimante avec laquelle il a vécu près de quinze ans, en tout cas jusqu’à sa mort. Je ne l’ai guère vu pendant cette période, et je réserve mon jugement car, quand on ne sait pas, il vaut mieux se taire… Cette femme, sa compagne, a dû souffrir au centuple et il lui aura sans doute fallu plusieurs années pour se reconstruire.

Jean-Luc me manque. Et il me manquera jusqu’à ma mort, cet ami qui a partagé ma jeunesse jusqu’à l’âge des choix, à l’orée de la quarantaine.

Mise en ligne le : 2018-03-15

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