Un rêve abouti (On ne rate pas sa vie 04)

En effet, ma mère s’endormit, comme si le fait de savoir son mari près d’elle l’eut apaisée, rassurée. Ce n’est pas que mon père ait été d’un grand secours dans les différentes étapes qui avaient jalonné sa grossesse, mais sa présence, son humeur égale, cette douceur qui, malgré le dur labeur de son quotidien, émanait de sa personne, suffisait à lui donner espoir, à lui faire croire, encore et toujours, que le meilleur était au-devant d’eux. Elle s’endormit, donc, la fatigue se révélant parfois plus forte que la douleur. Et sans doute se mit-elle à rêver à cet enfant à naître car, un peu plus tard, quand je serai devenu un petit garçon, elle me dira souvent, le sourire en coin : « Toi, tu es un rêve abouti ». Enfant, je ne saisissais pas exactement le sens de ces paroles mais, vers la fin de mon adolescence, je compris que, en s’endormant cette nuit-là, ma mère m’avait rêvé avant de me mettre au monde ; de sorte que moi, qui n’étais qu’une petite boule de chair hurlante de vie, je devins soudain le résultat de son rêve le plus intime. Et ces paroles revenaient à me faire, pour ma mère, à chaque fois qu’elle les prononçait, une formidable déclaration d’amour.

Certes, il est réconfortant de penser que ma naissance ait été ardemment désirée par ma mère. Mais c’est aussi terriblement engageant parce que, dans ces conditions, je ne pouvais plus disposer de ma vie comme je l’entendais. Le suicide, par exemple, m’était totalement interdit, car la seule évocation de la souffrance qu’il aurait pu lui causer suffisait à m’en dissuader à tout jamais. En revanche, il m’est agréable de penser que, avant même ma propre naissance, j’étais déjà né dans l’esprit de mère et que, d’une certaine façon, je suis davantage le résultat de cet esprit que de l’acte biologique au cours duquel elle aurait été fécondée par mon père. Quand on envisage les choses sous cet angle, on comprend mieux comment les hommes ont pu donner naissance au mythe de la vierge Marie enfanté par l’Esprit saint…

Mon père, de son côté, s’était endormi sur la chaise en bois de chêne de la salle d’attente. Je ne sais pas – et je ne saurai jamais puisqu’il est décédé depuis longtemps déjà – ce qu’il attendait de ma naissance, mais j’ai la certitude qu’il ne m’a pas rêvé comme je me plais à l’imaginer pour ma mère. Cela ne signifie pas pour autant qu’il n’était pas heureux que je vienne au monde. Simplement, il n’a pas choisi de devenir le père d’un premier, d’un deuxième, puis d’un troisième garçon qui naîtra deux ans plus tard au cours de l’hiver 1959 et, enfin, d’une petite fille quatre ans plus tard. Non, mon père n’a jamais choisi quoi que ce soit, ni son mariage, ni sa paternité. Les choses, les événements sont venus à lui sans qu’il s’en soit vraiment rendu compte. Toutefois, il a assumé, assuré, notamment en travaillant aussi fort qu’il le pouvait pour éviter à tout prix que l’histoire ne se répète, que ses enfants ne vivent ce que, lui, il a vécu. Mais de cela je parlerai beaucoup plus loin dans ce récit.

Plus tard, vers deux heures du matin, mon oncle Gérard vint rejoindre mon père dans la salle d’attente de l’hôpital. En voyant dans quel état ce dernier se trouvait, il lui dit :

« Veux-tu que je t’emmène à la maison pour que tu puisses te changer ?

─ Non, lui répondit mon père, je veux être là que ça va venir… »

Le « ça », c’était moi… mais, malheureusement pour mon père qui a dû passer la nuit dans une salle enfumée à boire du café et des boissons gazeuses, et pour ma mère, surtout, qui a dû mettre fin à son rêve sans que je n’aboutisse encore, je n’allais venir au monde qu’à la toute fin de la nuit quand, au petit matin, plus rien ne m’empêchera de sortir du ventre de ma mère. D’ailleurs, surprise par cette poussée soudaine, elle prévint rapidement l’infirmière de garde qui, alarmée, prévint à son tour le médecin à son domicile du boulevard Saint-Joseph. Trente-cinq minutes plus tard, lorsque celui-ci se présenta au chevet de ma mère, ma tête se pointa déjà dans l’ouverture du col… Il était temps.

Et c’est ainsi que je vins au monde, au milieu des cris de ma mère qui allait enfin être délivré de moi, et dans la plus grande confusion du personnel hospitalier, quelque peu bousculé par ma venue soudaine, un mercredi matin, à six heures cinquante-cinq exactement, heure avancée de l’est du Canada.

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