Sophie Dujardin : Entre chien et loups

Les réactions d’un individu à la mort de son père peuvent être fort variées. Certains ressentent cette mort comme une libération, même si elle les affecte au plus profond de leur être. D’autres se sentent plutôt soulagés à son annonce, allant même jusqu’à regretter parfois de ne pas avoir eu le courage d’en être eux-mêmes l’auteur. Moi, à la mort de mon père, j’ai ressenti un sentiment de culpabilité qui ne cesse de me miner depuis. En fait, mon père est mort sans que j’aie eu l’occasion de lui dire « merci ». Lui dire « merci » pour tout ce qu’il a fait pour moi. Lui dire « merci » pour avoir sacrifié une bonne partie de sa propre vie pour que moi, son enfant, vive dans des conditions décentes. Et en cela je suis coupable car j’ai fermé les yeux sur la misère qui fut la sienne au cours des dernières années de sa vie. Résultat ? Moi qui n’ai pratiquement pas pleuré depuis la fin de l’enfance, j’ai recommencé à le faire, versant des larmes à la moindre occasion depuis cet événement.

Sophie Dujardin, elle, a eu le temps de dire « merci » à ce père qu’elle a visiblement beaucoup aimé. Elle en a eu le temps parce que ce père a connu une mort lente, une agonie qui s’est échelonnée sur  une période de deux années. En effet, miné par un cancer, il a mis du temps à partir, de sorte que ses proches ont bénéficié de tout le temps nécessaire pour lui faire ses adieux. En contrepartie, cela engendre beaucoup de souffrance, beaucoup de désillusions aussi car, ce père, qu’on a toujours connu solide comme le roc, dépérit lentement devant nous pour finir par s’effondrer comme un château de cartes.

Comment raconter la mort du père dans un roman sans que cela ne soit trop lourd, trop complaisant, car un roman, vous savez, ça n’intéresse personne quand il se compose d’une suite sans fin de litanies qui ne riment à rien. La mort est un sujet grave, un sujet qu’on ne peut banaliser, même s’il finit toujours par nous toucher, à un moment ou à un autre de notre vie, car chacun de nous a perdu ou perdra un proche. Donc, comment faire pour aborder la mort du père dans le cadre d’une œuvre littéraire ? Comment faire pour raconter la mort en captant l’intérêt des lecteurs ?

Sophie Dujardin a décidé de raconter les derniers mois de son père aux prises avec un cancer par le truchement d’un animal. En effet, au début du roman, elle se procure un chien auquel elle s’attachera rapidement. Et c’est ce chien qui sera témoin de la tristesse, du désarroi et, enfin, de la peine immense que ressent sa maîtresse à la perte annoncée de son père. Résultat : au lieu de plonger dans une histoire somme toute banale, tristement banale, même si la maladie, et la mort qui s’ensuit, ne sont jamais des phénomènes à banaliser, voilà qu’on accompagne un homme en fin de vie dans un style léger, quasi joyeux parfois, car tout nous est raconté dans le prisme du regard d’un chien fidèle. Pour relater le récit de la mort du père, l’auteure recourt donc à son chien qui, compte tenu de son statut de narrateur, choisit de recourir à l’indicatif présent de manière à nous offrir une plongée à direct sur les événements qui composent cette histoire.

Certains blogueurs ont écrit qu’ils ne croyaient pas à cette histoire de chien… Un propos ridicule car cela n’a aucune importance d’y croire ou non. Ce qu’il faut retenir de ce procédé narratif, c’est qu’il a permis d’établir une certaine distance entre la peine immense de la jeune femme, en l’occurrence l’auteure elle-même, et la perte de ce père qui, quoi qu’on dise, constitue un repère intemporel pour de nombreux individus.

Le mort du père n’est pas libérateur. En tout cas, la mort du mien ne m’a libéré ni soulagé de rien ; elle m’a plutôt anéanti en tant qu’individu humanisant et mis à jour l’égoïsme fondamental de tout être vivant.
Moralité: remerciez votre père avant qu’il ne meure. Et lisez Entre chien et loups de Sophie Dujardin.

Sophie Dujardin, Entre chien et loups. 2015, ouvrage publié grâce au service d’auto-publication d’Amazon.

Mise en ligne le : 2018-11-22

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