Se loger (On ne rate pas sa vie 05)

Google Maps, 2019

En conformité avec la tradition catholique que ma mère observait scrupuleusement, ma naissance fut rapidement suivie du baptême. Celui-ci eut lieu dans la chapelle de l’hôpital Notre-Dame, alors rattachée à la paroisse de la Visitation dont le territoire couvrait une partie du quartier Centre-Sud de Montréal. Comme tous les quartiers de l’est de Montréal situés au sud de la rue Sherbrooke, Centre-Sud n’avait pas très bonne réputation, mais dans la mesure où ma famille se trouvait sans domicile fixe au moment de ma naissance, cette chapelle représentait le lieu le plus approprié en les circonstances. Après tout, l’essentiel était que je sois le plus tôt possible en « état de grâce », comme le souhaitait Grand-Maman Bélisle, la mère de ma mère, qui craignait toujours qu’un incident fâcheux se produise dans les premiers jours suivant la naissance d’un enfant. On aura déjà compris que, aux yeux de ma grand-mère, la mort était incluse dans la catégorie des « incidents fâcheux ». À sa défense, rappelons qu’à son époque la mortalité infantile était encore assez élevée, surtout dans les quartiers pauvres des villes. Juste dans la famille de mon père, les Dumas, deux oncles sont morts en très bas âge, trois et cinq ans, en raison d’une épidémie de fièvre typhoïde qui a sévi à Montréal au printemps 1927. Au moment de ma naissance, la pasteurisation du lait était devenue une pratique obligatoire depuis une vingtaine d’années. Il n’y avait plus matière à inquiétude.

Une fois résolue la question du lieu du baptême, mes parents devaient me trouver un parrain et une marraine. Puisque mes grands-parents paternels avaient été désignés pour mon frère Claude, il allait de soi que le deuxième enfant de la famille revenait aux grands-parents maternels. Cette décision, qui respectait en tous points les conventions d’alors, fut donc prise : mes grands-parents Bélisle devinrent mes parrains. Mais il ne s’agissait pas d’une bonne décision pour autant. Normalement, j’aurais dû être « attribué » à tante Céline qui, en raison du fait qu’elle m’ait gardé souvent au cours des trois premiers mois de mon existence, a toujours marqué une nette préférence pour moi. D’ailleurs, elle a sans doute manifesté sa déception car, deux ans plus tard, elle héritait de mon frère Frédéric. Une sorte de prix de consolation, en somme.

Quel fut le résultat de ces compromissions entourant le choix des parrains et marraines ? Mes grands-parents Bélisle m’eurent pour filleul alors qu’ils préféraient nettement Claude, au point de couvrir un mur de leur chambre d’une photo grand format sur laquelle mon frère aîné, beau comme un petit ange avec sa tête blonde et ses yeux bleus, serrait dans ses bras un petit ours en peluche. Quant à ma tante Céline, marraine de mon frère cadet, elle m’a toujours ouvertement chouchouté, m’appelant son « coco », terme affectueux dont je n’ai jamais compris la signification exacte… Mais ce qui importe, en fin de compte, c’est que mes frères et moi n’avons pas vraiment souffert de cette situation ambiguë, si ce n’est Frédéric, peut-être, qui n’était le préféré de personne…

La période des déménagements étant passée, il devenait difficile de trouver à se loger dans le quartier. En effet, les recherches que mon père avait entreprises après ma naissance s’avérèrent infructueuses. Mais voilà qu’au moment où ma mère commençait à désespérer, une famille de la rue Franchère, la même rue où habitait ma tante Véronique et, par le fait même, mon père depuis le mois d’avril, venait d’être mise à la rue. Ne dit-on pas que le malheur des uns fait le bonheur des autres ? Nous étions à la mi-juillet et ça faisait près de trois mois que la famille vivait écartelée entre trois lieux d’habitation. Il ne fallait pas rater cette occasion.

Mon oncle André, le mari de Tante Véronique, prit les choses en main, car il fallait convaincre un propriétaire récalcitrant, qui venait de perdre plusieurs mois de loyer, de la solvabilité de mon père. Et qui plus est, il fallait le faire en anglais, l’immeuble appartenant à un Juif anglophone (à l’époque, ils étaient tous anglophones, croyait-on, même s’ils tenaient boutique dans nos quartiers). De tous mes oncles, André était celui qui s’exprimait le mieux en anglais. De manière générale, il avait plus d’assurance, plus d’aplomb, et il dégageait une personnalité plus forte, basée sur une estime de soi sans doute plus forte aussi. Comme beaucoup de gens de sa génération, il aurait pu faire mieux dans la vie s’il avait eu accès à l’éducation. Aujourd’hui, toutefois, en constatant la difficulté de vivre de nombreux jeunes qui ont accès à tout ce dont rêvait la génération des années de l’après-guerre, je me demande si la pratique d’un bon métier manuel ne vaudrait pas mieux, parfois, que le cumul des diplômes… même si je sais aussi que les statistiques démentent cette impression. Peu importe, mon oncle André a réussi sa vie, porté par un système de valeurs qui a disparu depuis longtemps. Il ne passait pas ses vacances en Thaïlande, mais il a connu une aisance matérielle largement suffisante pour vivre dans la dignité. Dans ses loisirs, il peignait, chose assez rare dans mon milieu. Et encore plus rare, on trouvait des livres dans sa maison… J’avais tout petit une grande admiration pour lui. Dommage que la maladie l’ait emporté avant qu’il ait pu profiter de sa vieillesse.

Quelques jours plus tard, mon père et mon oncle se rendirent au rendez-vous fixé par le propriétaire, et les négociations débutèrent. Après les salamalecs habituels, on s’entendit sur le fait que, sur un bail de deux ans, mon père devait payer immédiatement le premier mois et les deux derniers, bref trois mois de loyer d’un seul coup. C’était une forte somme, même pour un opérateur de machine (titre officiel de l’emploi qu’occupait mon père dans cette usine de Montréal-Est où il a travaillé pendant vingt-cinq ans). Mais on paya et ce, grâce à l’aide de la famille, oncles et tantes réunis. Ainsi, au milieu de cet été torride de l’année 1957, ma famille s’installa au rez-de-chaussée d’un logement de la rue Franchère, une petite rue coincée entre Iberville et Fullum à l’est du Plateau Mont-Royal. J’allais vivre là jusqu’à l’âge de huit ans, âge où nous quittâmes définitivement le quartier pour la petite ville de Pointe-aux-Trembles sise à l’extrémité est de l’île de Montréal.

o0o

chapitre 4  /  chapitre 6