Se détacher du monde

La pandémie actuelle et les troubles sociaux suscitent de l’anxiété chez de nombreuses personnes, et je n’en suis pas exclu. La solution consisterait à se détacher du monde… Mais comment peut-on se détacher des affaires du monde ? Comment peut-on devenir indifférent à l’actualité génératrice d’anxiété ? Comment demeurer serein face à toutes ces idioties qui s’écrivent et qui se disent autour de soi dans la vie comme dans les médias ? Je ne sais pas. J’ai une bonne amie qui a adhéré au bouddhisme zen depuis quelques années. Elle semble mieux adaptée à vivre au milieu du grand tumulte du monde. Est-ce que la solution résiderait dans la pratique du zen ? Cela semble partiellement lui réussir, en tout cas. Mais au zen il faudrait ajouter qu’elle n’a pas la télé chez elle et qu’elle n’est membre d’aucun réseau social. Ni Facebook ni Instagram ni Twitter.

Personnellement, je préfère pratiquer un autre détachement. Au fond, qu’est-ce que ça me fait, à moi, que tous ces imbéciles clament en foule que la société québécoise est raciste et que nous sommes collectivement responsable du génocide autochtone ? Je ne suis pas LA société, moi, et je ne la représente en rien ! Je suis étranger au mouvement des foules et, depuis longtemps, je suis pleinement armé contre l’envie de marcher dans l’air du temps. Rien ne dure, on le sait bien. Greta Thunberg c’est déjà du passé … et on oubliera George Floyd comme on a oublié Bobby Sands. Qui se souvient encore de ce beau jeune homme qui s’est laissé mourir de faim dans une prison d’Irlande du Nord ? Mort à l’âge de 27 ans pour un problème qui n’est toujours pas résolu quarante ans plus tard.

Je dois mettre en pratique le détachement du monde. Se détacher du monde, c’est se dire que je ne peux rien changer autour de moi si ce n’est que par mon propre comportement. Je ne suis pas raciste. Je ne pratique pas la discrimination. Je ne place pas mon argent à des taux usuraires qui reposent sur le travail des enfants au Bangladesh. Je suis en paix avec moi, avec mon Dieu, avec ma morale. Et je n’ai pas de compte à rendre. Je ne dois rien à personne, si ce n’est à mes parents. Des invités m’invitent, d’accord, j’irai. S’ils ne m’invitent pas, alors je resterai chez moi. J’ai une vie intérieure, une vie qui se suffit à elle-même. J’écris, je marche, je pense. Et il m’arrive encore de rêver. Si l’intérêt du voyage est dans le voyage lui-même, il en est de même pour l’écriture: l’acte même d’écrire se suffit à lui-même. Je ne pondrai pas de best-sellers. Je ne serai pas interviewé par une grande chaîne nationale de télévision. Je suis peu de chose par rapport à ce monde gigantesque, même si j’y ai occupé une place, si modeste soit-elle. Maintenant, je la laisse aux générations suivantes, aux plus jeunes qui, forcément, nous poussent vers notre fin. Je ne suis pas obligé d’adhérer à leurs croyances. Je n’ai pas à croire ce qu’ils pensent, à ce à quoi ils aspirent dans la vie. S’ils rejettent le passé, et moi avec, ça les regarde. L’histoire est cyclique et elle nous rattrapera toujours. Aujourd’hui, tout le monde souffre. Les femmes sont victimes d’une culture du viol, les jeunes noirs du racisme systémique, les homosexuels d’exclusion sociale, les handicapés du manque d’accès aux espaces publics, les transsexuels de la confusion des genres, des jeunes du jeunisme, des vieux de l’âgisme. Visiblement la société n’est pas parfaite … et le monde encore moins! Mais qu’est-ce que je peux y faire ? Pourquoi en ferais-je de l’anxiété ? A-t-on seulement la moindre idée de la condition de vie de nos ancêtres qui travaillaient dans les camps de bûcherons ? S’imagine-t-on tout ce qu’ont souffert ceux qui nous ont précédé ? Probablement pas. Mais je n’en ai rien à faire, maintenant, que je suis vieux. Je ne me suis pas donné pour mission d’éduquer le monde. D’autres s’en chargeront. J’aurais bien voulu le faire en mon temps, éduquer les jeunes… mais souvenez-vous de la crise structurelle de l’économie occidentale au début des années 1980. Vous ne vous en souvenez pas. Tant pis…

Dans ces temps de pandémie, se détacher du monde n’est pas un acte égoïste. C’est un acte de survie individuelle. Voilà tout.