Pitbull

Je me suis posé la question. Pourquoi suis-je si interpellé par la problématique des chiens dangereux ? Je n’ai jamais été mordu par un chien, que je sache. Alors, pourquoi ? Il est vrai qu’une femme de mon quartier a été tuée par un chien. Tuée alors qu’elle était sur le point de prendre sa retraite, sur le point d’entreprendre une nouvelle étape de sa vie. L’après-midi de la mortelle agression, elle jardinait dans sa cour arrière. Le chien s’est frayé un chemin au travers les planches mal ajustées d’une clôture qui aurait dû être réparée depuis longtemps. Puis, une fois passé dans la cour de la dame, il s’est jeté sur elle, la mordant jusqu’à ce que mort s’ensuive. Le chien a planté ses crocs dans la chair de la dame, indifférent à ses cris, à son agonie. Le chien l’a tuée sans raison, comme une bête sauvage qui se jette sur sa proie. Sauf que le chien n’a pas l’excuse de l’animal prédateur qui doit bien se nourrir, n’est-ce pas ? Car il est dans l’ordre des choses qu’un lion dévore une gazelle à l’occasion. Personne ne lui en veut pour ça. Les enfants, influencés par un célèbre dessin animé, en font le roi des animaux. Mais il est vrai qu’on n’illustre jamais un lion en train de lacérer les chairs d’une gazelle avec ses griffes. Une gazelle qui, quelques instants plus tôt, galopait joyeusement dans un pré. On montre bien ce qu’on veut, hein ? Surtout aux enfants.

Pendant les semaines qui ont suivi l’événement, j’ai évité la rue de résidence de cette dame, modifiant le trajet de ma promenade pédestre du soir. Puis je me suis dit qu’il ne fallait pas céder à la peur qu’engendre immanquablement le terrorisme, en l’occurrence le terrorisme canin. Et j’ai repris mon parcours habituel, passant chaque soir devant la maison de la femme tuée par ce chien.

Il s’agit d’un pitbull. Peu importe qu’il le soit à 73, à 86 ou à 92 pour cent. On les reconnaît bien, ces chiens, avec leurs yeux glauques, leur corps trapu, leurs mâchoires proéminentes. Ils sont issus d’un croisement génétiquement conçu pour le combat. Certains d’entre eux sont peut-être gentils, je ne le nie pas. N’empêche que chaque année un enfant se fait agresser par l’un d’entre d’eux. Les pitbulls agressent d’autres chiens aussi, mais je ne pleurerai pas sur la mort des bêtes, les humains me suffisent. Je n’ai déjà pas suffisamment de larmes pour pleurer sur le sort des hommes et des femmes qui meurent chaque jour sur la planète. Alors, ne me parlez pas des chiens ou des chimpanzés.

Agression par des pitbulls, donc. Une agression par un chien n’entraîne pas nécessairement la mort mais, manifestement, ça arrive. À tout le moins, c’est arrivé dans mon quartier il y a deux ans. Mais quand j’écris agression, je ne fais pas allusion à une morsure à la main. Non, je fais allusion à des blessures graves, à des enfants défigurés dont certains en garderont des séquelles toute leur vie. C’est ça une agression par un pitbull.

Pourquoi suis-je si sensible à cette question ? Probablement parce que je ne peux concevoir, pour un être humain, une mort plus humiliante que celle qui consiste à rendre l’âme sous les crocs d’un chien. J’ai beau imaginer toutes les sortes de tortures – et Dieu sait que j’en ai, de l’imagination ! -, rien n’égale dans l’horreur l’agression d’un homme ou d’une femme par un chien. Et cette horreur, ce dégoût que je ressens, s’avère toute contenue dans l’expression « lâcher les chiens » qui consiste à ouvrir la porte à une agression préméditée, volontaire, concertée. Comme dans ces temps anciens où le seigneur, propriétaire d’une terre sur laquelle travaillaient ses serfs, lâchait ses chiens à l’occasion pour rappeler au bon peuple qui était le maître. Les chiens sont les meilleurs amis de l’homme, sans doute, mais ils sont surtout les amis de l’homme fort, de l’homme puissant, de l’homme riche qui, depuis la nuit des temps, humilie ceux et celles qui osent se tenir debout devant lui. Les chiens deviennent alors le symbole d’une peur atavique, presque instinctive. Une peur qui surgit des temps immémoriaux.

Ma voisine a été tuée par un chien de type pitbull. Un maire courageux avait pris le parti des victimes contre celui des défenseurs des animaux. Ce maire a perdu ses élections, et le règlement visant à éradiquer ces sales cabots a été abrogé. On dit que les problèmes ne sont pas les chiens, mais leurs maîtres. Le président Trump dit la même chose sur les tueries aux États-Unis : le problème, ce n’est pas les armes à feu, mais ceux qui les possèdent. Il faut responsabiliser les propriétaires de chiens, dit-on. Il faut orchestrer une campagne de sensibilisation et, du même coup, augmenter les amendes à l’endroit de ceux qui contreviendront au prochain règlement municipal. Cela lui aurait fait beaucoup de bien, à la dame tuée par ce chien, d’apprendre que son propriétaire aurait eu 1,200 dollars d’amende au lieu de 300… J’imagine aisément les mots de consolation de l’élue pour la mère d’une fillette défigurée par un pitbull : « Je vous prie de croire, madame, que le propriétaire du chien assumera les conséquences des actes de son animal ; une amende salée lui a d’ailleurs été remise. »

Entendons-nous bien, je n’ai rien contre les animaux domestiques, les chiens comme les chats. J’ai eu moi-même un poisson rouge pendant un certain temps. Et, dans mon enfance, je m’étais fortement attaché au chien de ma grand-mère, un chihuahua terrier qui répondait au nom de Catou. En revanche, je n’aime pas les chiens de garde, en général, et les pitbulls en particulier. Je n’aime pas ces chiens qui se mettent au service des possédants depuis la nuit des temps. Non, je ne l’aime pas. Et j’appuierai toute loi ou règlement qui aurait pour effet de les éradiquer de la surface de la Terre.

Mise en ligne le : 2018-07-21

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