Philip Roth : Némésis

Après Un homme, Indignation et Le Rabaissement, je me suis attelé à la lecture de Némésis, quatrième et dernier volet du cycle du même nom de Philip Roth. Némésis est aussi le roman ultime de l’auteur publié en 2012, soit quelques années avant sa mort en 2017. Après Némésis, cet homme qui a passé sa vie à écrire, nous laissant une œuvre colossale et d’une richesse peu commune, cessera de le faire à tout jamais.

À l’instar des autres romans du même cycle, Roth s’avère avare de chapitre et se contente de structurer son texte en trois parties : Newark équatorial, Indian Hills et Réunion. Comme à son habitude aussi, la troisième partie peut être considérée comme une épilogue, une envolée lyrique qui nous permet de comprendre toute la démarche de l’écrivain, tant narrative que conceptuelle. Il va de soi que je ne la résumerai pas, par respect pour l’auteur et, dans une moindre mesure, pour son éditeur. Car même s’il ne s’agit pas d’un roman policier, Némésis connaît tout de même son dénouement dans les trente dernières pages, et ce n’est pas sans surprise pour le lecteur.

Némésis plonge le lecteur dans l’épidémie de poliomyélite qui a fait rage aux États-Unis dans les années 1940, plus précisément à Newark, capitale du New-Jersey, où Philip Roth est né. À ce sujet, l’auteur nous explique : « La polio, ou paralysie infantile, comme on l’appela tant qu’on pensa qu’elle affectait principalement les enfants en bas âge, pouvait tomber sur n’importe qui, sans raison apparente. Bien que les jeunes de moins de seize ans fussent les victimes habituelles, les adultes eux aussi pouvaient être gravement atteints, ce qui avait été le cas de l’actuel président des États-Unis. »

Pour ce roman, l’auteur a choisi pour héros Bucky Cantor, responsable du terrain de sport dans le quartier juif de Newark. Bucky est un tout jeune homme de vingt-deux ans qui, après avoir terminé ses études, débute sa vie professionnelle. Il adore les jeunes et le sport au point qu’il en a fait sa mission dans la vie. Il est donc parfaitement dans son élément dans ses fonctions de moniteur sportif. En raison d’une vue basse, il n’a pas pu partir à la guerre comme ses deux meilleurs amis. Il en ressent d’ailleurs une certaine honte, voire une culpabilité, surtout quand il apprend la mort de l’un d’entre eux. Bucky n’a pas connu ses parents, sa mère étant morte en couches, et il n’a jamais entendu parlé de son père, un voleur qui aurait fait de la prison. Il vit avec sa grand-mère qui prend soin de lui depuis le décès de son grand-père trois ans plus tôt. Tout l’action du roman se déroule au cours de l’été 1944. Un été torride avec canicules à répétition. Un terrain fertile à la contagion, pense-t-on, même si l’on ignore à peu près tout du mode de transmission de la polio en ce temps-là.

Bucky prend à cœur tout ce qui arrive à « ses » jeunes. Un jour, quatre garçons sont atteints par la polio et deux en meurent. Il rend visite aux parents, compatit avec eux et se sent investi d’une mission : protéger ces jeunes tout en maintenant les activités sportives, même s’il fait très chaud à Newark en cet été particulier. Un parent lui en fait d’ailleurs le reproche, ce qui lui cause une blessure profonde et ébranle, pendant quelque temps, ses convictions.

Bucky a une copine, une fille de bonne famille (son père est médecin) qui s’appelle Marcia. Celle-ci travaille comme monitrice dans une colonie de vacances à Indian Hills, à quelque 100 km de Newark dans les montagnes du nord de l’État. Au téléphone, elle ne cesse de lui demander d’aller la rejoindre dans cette région exempte de polio du New-Jersey, sans doute en raison de l’air pur de la montagne. Pour le convaincre, elle lui laisse miroiter le fait qu’ils pourront avoir des relations sexuelles, le soir, sur une île déserte au milieu du lac. Après avoir tergiversé pendant un bon moment, il quitte Newark pour Indian Hills. Dans cette colonie de vacances, il se sent heureux au milieu de ces enfants qui s’avèrent en parfaite santé. Il leur apprend des techniques de natation et le plongeon. Le soir, à la brunante, il retrouve Marcia sur cette île où ils font l’amour.

Mais son bonheur est entaché par un phénomène : la conscience… En effet, Bucky ne cesse de penser à ses jeunes de Newark, à ces enfants qu’il a abandonnés à leur triste sort. Car il demeure convaincu que lui, Bucky, pourrait faire une différence. Il pense aussi à sa grand-mère qui se retrouve toute seule dans cette ville caniculaire. Et puis, au bout de quelques jours, tout bascule : un jeune plongeur qu’il entraînait attrape la polio et est évacué d’urgence du camps de vacances. Se pourrait-il que Bucky soit un donneur sain? Ne comptez par sur moi pour vous en révéler davantage…

Némésis est un roman sublime qui complète tout à fait bien ce cycle de quatre romans qui portent, chacun à sa façon, sur la conscience morale de l’homme moderne. Némésis, rappelons-le, est un concept, issu de la mythologie grecque, qui désigne la juste colère des dieux. Némésis illustre le châtiment divin qui s’abat sur les hommes coupables de démesure. Bien entendu, Philip Roth n’adhère pas à cette idée, lui qui a toujours nié sa judaïté et qui s’est toujours présenté comme un athée. Comme le dit le père de Marcia un jour où Bucky lui a rendu visite : « Nous avons tous une conscience, et une conscience est quelque chose de précieux, mais pas si elle commence à vous faire croire que vous êtes coupable de ce qui dépasse de loin le champ de vos responsabilités. » Un sage conseil que Bucky n’a malheureusement pas suivi à la lettre, préférant s’en prendre à Dieu, celui aurait envoyé ce châtiment sur le New-Jersey… Surtout, la culpabilité intérieure a fini par avoir raison de lui.

Philip Roth a décidé de mettre fin à sa carrière littéraire par ce roman mélancolique d’une tristesse infinie. Mais ne vous arrêtez pas à ça : la tristesse, comme la joie, renferme parfois en elle-même un océan de beauté.

Philip Roth. Némésis / traduit de l’anglais par Marie-Claire Pasquier. Gallimard, 2012