Philip Roth : Indignation

Dans Un homme, le premier volet de Némésis, Philip Roth a abordé la question – j’aurais pu écrire le « problème », mais en est-ce vraiment un ? – de la vieillesse et de la mort, plus précisément de la finitude de l’être humain. Dans ce second volet, il s’attache plutôt à décrire la jeunesse de Marcus Messmer, le fils d’un boucher casher qui débute sa deuxième année à l’Université de Wineburg, une université de grande tradition qui a la particularité d’être localisée en plein milieu de l’Ohio. C’est à dessein que Marcus a choisi de s’éloigner du New Jersey parce que son père, constamment inquiet du devenir de son fils unique, exerçait un tel contrôle sur sa vie que l’inscription à cette institution s’est avérée la fuite parfaite pour échapper à la tyrannie paternelle.

Marcus est Juif, mais ça n’a pas d’importance pour lui. En revanche, ça en a pour les autres. Et ça lui cause des problèmes d’intégration à la vie universitaire, notamment aux fraternités qui réunissent des étudiants de confession commune. Lui, il ne veut pas faire partie d’une fraternité spécifique, qu’elle soit juive, évangéliste, catholique ou autre. Lui, c’est un bon garçon qui veut juste réussir ses études pour faire honneur à ses parents, lesquels doivent trimer dur pour lui permettre d’accéder aux études supérieures. Pour atténuer ce sacrifice parental, il travaille le week-end dans une brasserie fréquentée par les étudiants. En conséquence, il n’a pas beaucoup de temps à consacrer à se faire des amis, à la vie communautaire, compte tenu qu’il doit étudier et travailler en même temps. Pour Marcus, tout ce qui compte, c’est de réussir ses études pour ne pas faire la vie de son père… et aussi pour éviter d’être mobilisé à la guerre de Corée, une guerre qui a tué de milliers de jeunes américains entre 1950 et 1953. Cette menace d’aller à la guerre plane d’ailleurs au-dessus de la tête de Marcus tout au long du roman.

En dépit de son emploi du temps chargé, Marcus rencontre une fille du nom d’Olivia. Une fille à problème, comme on disait avant. Parents divorcés, consommation de stupéfiants, tentative de suicide. Le premier soir où ils sortent ensemble, elle lui fait une fellation dans la voiture en rentrant. Cette initiative l’a tellement surpris que, tout en lui procurant du plaisir, il en est resté pantois, se demandant ce qu’il avait bien pu faire pour mériter une pareille faveur. Par la suite, il entretient une relation compliquée avec Olivia, une relation qui n’aboutit nulle part. Il la voit peu, mais lui écrit beaucoup.

Les choses suivent leur cours jusqu’à ce que le doyen des études le convoque à son bureau. Le doyen a su que Marcus a changé deux fois de chambre depuis son arrivée à l’université. Inquiet de son manque d’intégration à la vie universitaire, il tient à avoir une conversation avec lui. Mais les choses tournent mal… car Marcus s’indigne du fait que le doyen se mêle de ses relations personnelles que, lui, considèrent comme faisant partie de sa sphère privée. Alors, au lieu de s’en tenir là et de faire profil bas, il énonce une série de récriminations, comme l’obligation d’assister à l’office religieux, par exemple, alors qu’il n’est ni baptiste ni chrétien, à peine juif par ses origines. Devant l’attitude condescendante du doyen, il va même plus loin dans sa colère en remettant en question l’existence même de Dieu, citant le philosophe-mathématicien Bertrand Russell pour appuyer ses dires… Mais une crise subite d’appendicite a vite raison de sa colère : il est conduit à l’hôpital pour être opéré d’urgence.

À l’hôpital, il reçoit régulièrement la visite d’Olivia. Il voit aussi sa mère qui a fait le voyage du New Jersey. Ensuite, tout dérape… Il rentre à l’Université, se confronte de nouveau avec le doyen et, après un événement auquel il n’a même pas participé (une sorte d’émeute pendant une tempête de neige), le lecteur comprend qu’il est expulsé de Wineburg.

À l’instar de Un homme, Indignation n’est pas structuré en chapitres. Il compte néanmoins deux parties : la première, que je viens de résumer, occupe près de 95% du roman, et la seconde, qui peut être considérée comme une sorte de conclusion mais que je ne vous résumerai pas par respect posthume pour l’auteur, pour son œuvre. Quand on rédige une note de lecture, il importe de ne pas vendre la mèche…

Indignation est un récit qui se présente comme un discours continu sur quelque 200 pages. Impossible de s’arrêter trop souvent pour ne pas perdre le fil de l’intrigue… Ça explique sans doute pourquoi je l’ai lu en moins de trois jours. Indignation est une illustration magistrale de cette Amérique des traditions d’avant les années 1960 – avant notre Révolution tranquille. Une Amérique dans laquelle l’auteur a vécu sa jeunesse. Indignation est un roman à lire. C’est un grand roman qui nous invite à découvrir ce que le père sans instruction de Marcus a tâché de lui inculquer depuis le début : « à savoir la façon terrible, incompréhensible dont nos décisions les plus banales, fortuites, voire comiques, ont les conséquences les plus totalement disproportionnées ».

Philip Roth. Indignation / traduit de l’anglais par Marie-Claire Pasquier. Gallimard, 2010