Patins à roulettes

08Lucie prétend n’avoir aucune imagination. Elle affirme même n’en avoir jamais eue. Pourtant, si elle se donnait la peine de fouiller sa mémoire, elle se rappellerait qu’à huit ans elle se voyait déjà patinant sur les rayons azurés d’un arc-en-ciel. A l’époque, dans sa petite maison de Saint-François (un charmant village avant qu’il ne soit amalgamé à cette ville périphérique de banlieue qu’est Laval), elle guettait fébrilement les orages de juillet. Dès qu’il s’en présentait un, elle s’appuyait contre la fenêtre de la cuisine, toute excitée par l’attente. Mais la plupart du temps, avant même que la pluie n’ait cessé de tomber, elle accourait dans le jardin, fixant le ciel d’un œil hagard. Ses yeux bruns, en ces instants privilégiés, brillaient comme des lacs perdus aux confins de l’Auvergne. Enfin, au bout d’un siècle, elle apercevait au loin les traits lumineux de l’arc-en-ciel, lequel offrait les couleurs étincelantes du prisme – le violet, l’indigo, le bleu, le vert, le jaune, l’orangé et le rouge. Et ce n’était qu’alors, encore toute trempée, toute transie, qu’elle chaussait ses patins à roulettes, quittant un monde composé d’une vaisselle à laver, d’un plancher à balayer, de courses à faire, d’une école à fréquenter, pour s’envoler vers un autre, situé très loin, plus loin que le lointain, là, dans les cieux…

1987, mise à jour le : 2016-12-08

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