Noël chez Céline

Il y avait déjà quelques années que les fêtes de Noël n’étaient plus ce qu’elles avaient été dans mon enfance. En vérité, depuis mes seize et dix-sept ans, elle avait perdu de leur superbe. Ce n’était plus comme avant, quoi. Mes oncles et mes tantes avaient vieilli. Certains, malades, ne bougeaient plus de chez eux, et un autre vivait trop loin pour faire le déplacement jusqu’à Pointe-aux-Trembles. La dynamique familiale avait changé aussi. À l’image de la fête de Noël, elle n’avait plus grand chose à voir avec celle de mon enfance. Confrontés à trois adolescents en mal d’autonomie et d’une petite fille née sur le tard, mes parents s’entendaient de moins en moins bien, de sorte qu’il régnait une ambiance plus ou moins toxique à la maison.

Bref, la maison familiale avait perdu le cadre rassurant qu’elle constituait au temps de mon enfance. Certes, la vie dans une famille de condition modeste ne s’avérait pas toujours de tout repos, mais ça demeurait un foyer, c’est-à-dire un milieu familial cohérent, un milieu qui m’a donné des repères, des aspirations, des rêves. Mais ça avait changé…

Pour ne rien voir ce qui se tramait, chacun de nous partait chez ses amis. On buvait de la bière, on mangeait des tourtières surgelées et on s’endormait comme des brutes au petit matin. Rien qui permettait de générer de beaux souvenirs de Noël à raconter plus tard, à nos enfants, au temps de la vieillesse.

Dans cet univers glauque de mon adolescence, les deux ou trois Noël que j’ai passés chez Céline font figure d’exception. Pour recourir aux clichés habituels, les soirées du 24 décembre que j’ai passées chez elle étaient comme des éclaircis les soirs de tempête, des oasis dans le désert de ma vie d’adolescent. À la veille de mes vingt ans, elles m’ont donné l’impression de retrouver l’esprit de Noël au sein d’une famille joyeuse et, surtout, unie par des liens solides. Retrouver tout ce que nous avions perdu dans ma propre famille, quoi.

J’ai connu Céline à l’automne 1975. Je débutais alors mes études collégiales à L’Assomption alors qu’elle terminait son secondaire à la polyvalente du quartier. Je ne me souviens pas du contexte de notre première rencontre. En revanche, je sais que je suis tombé immédiatement amoureux d’elle et que cette attirance, cet amour de jeunesse inassouvi, a perduré pendant au moins quatre ou cinq ans.

Dès les premières semaines suivant notre rencontre, je me suis lié à Céline au point qu’elle est vite devenue une amie chère. Elle n’avait pas de petit ami en ces temps-là, mais elle n’a jamais cherché à faire de moi son élu, même si elle savait à n’en point douter que j’étais tombé éperdument amoureux d’elle. Puisque chacun de nous n’avions pas de petits amis, alors elle m’invitait à passer le réveillon de Noël au sein de sa famille. Je ne sais pas trop pourquoi elle tenait à m’inviter, elle qui n’a jamais voulu entrer en relation intime avec moi. Sans doute pour être accompagnée, tout simplement… Puisque ses sœurs et son frère l’étaient, eux, elle ne voulait probablement pas se retrouver seule face une armée de couples. De cette manière, elle évitait les sarcasmes de son frère, de ses sœurs et de ses cousins qui ne rataient jamais une occasion de se moquer d’elle.

Le soir du réveillon, je quittais généralement la maison vers vingt-deux heures trente pour me rendre chez elle. Elle habitait tout près de chez moi, dans, une petite maison en bois située sur la rue Notre-Dame. À mon arrivée, j’étais toujours accueilli par le sourire lumineux de Céline, par la gentillesse de sa mère, par l’étrange complicité de son frère (qui me filait en cachette des photographies de sa sœur… comme s’il voulait que nous nous mettions en couple), par l’insignifiance de ses cousins et par son père qui, ma foi, quand il n’avait pas trop bu, se montrait correct à mon endroit. Ses deux sœurs et leurs époux arrivaient un peu plus tard. Ses grandes sœurs étaient l’une comme l’autre de fort jolies femmes, mais aucune d’elles n’égalait la beauté céleste de Céline. Avec ses yeux couleur d’écorce et sa peau satinée, qui aurait bien pu lui arriver au-dessus de la cheville ? Personne, je vous le garantis.

La soirée de Noël ressemblait aux soirées typiques que vivaient de milliers de Québécois à cette époque. On discutait, on mangeait, on buvait. À minuit, on s’échangeait des cadeaux. Sa mère pensait toujours à moi et m’offrait un présent symbolique qui me mettait parfois mal à l’aise… parce que j’avais la désagréable impression que son père ne voyait pas d’un bon œil que sa femme me témoigne autant d’égards. Peu importe, j’étais heureux au sein de cette famille et, tard dans la nuit, quand je rentrais chez moi, pendant un moment je me sentais comme si Céline était mon amoureuse, et pas seulement une amie. Et une fois dans le creux de mon lit, je m’endormais en jetant un dernier regard sur sa photo – celle-là même que m’avait remise son frère –, que j’avais collée sur la porte de ma chambre.

Les Noël chez Céline sont assurément les plus beaux de cette période de ma vie. Il me fallut attendre d’avoir moi-même une famille, d’avoir un fils, pour connaître à nouveau des fêtes de Noël de cette qualité.

Alors je vous le dis : Noël est une fête qui se vit en famille. Si vous vous avez la chance d’en avoir une qui tient la route, alors réjouissez-vous ! Sinon, faites-vous une copine et, avec un peu de chance, elle vous invitera à passer Noël dans sa famille à elle, même si ce n’est que pour lui servir d’accompagnateur de fête, même si elle ne vous aime pas comme vous souhaiteriez qu’elle vous aime. Peu importe pourquoi elle le fait, c’est déjà un cadeau que vous ayez été invité… Vous savez, l’amour, même quand il n’est pas partagé, embaume le cœur et invite à la célébration d’un amour plus grand que nous : celui que Jésus, Dieu ou prophète, que l’on y croit ou non, a offert au monde.  Après tout, c’est en son honneur que nous nous souhaitons : Joyeux Noël !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*