Mort de François Mongeau alias Sinclair Dumontais

François à la fin de la cinquantaine / anonyme, s.d.

François Mongeau, alias Sinclair Dumontais, est mort le 12 septembre dernier à La Rochelle, ville où il s’était installé depuis une dizaine d’années. À l’instar de Pierre Serge Gagnon, un ami que j’ai perdu en mars 2015, sa mort résulte d’un acte volontaire. François laisse dans le deuil ses quatre enfants, une compagne, un frère, une sœur et sans doute quelques amis, dont moi. Peut-être avait-il encore sa mère. Si c’est le cas, j’ai une pensée pour elle, pour sa douleur incomparable, car personne ne devrait survivre à ses enfants.

J’ai connu François Mongeau à mon entrée au Collège de l’Assomption au mois de septembre 1975 alors qu’il venait d’avoir dix-sept ans. Le jour même de la rentrée, dans un auditorium bondé, il s’est assis à côté de moi et, sans prendre le temps de se présenter, il m’a demandé : « Socialiste? » Ce fut son premier mot… mais bien d’autres ont suivi par la suite.

Au cours de cette première session, nous avions écrit une pièce de théâtre pour l’école intitulée Kidnapping. Une histoire de terrorisme qui avait pour toile de fond un tableau illustrant les grands courants de la musique à travers le temps. Par cette pièce bancale, nous cherchions à véhiculer le message suivant : il n’y a pas vraiment évolution chez les humains, mais plutôt révolution, et ce n’est pas toujours pour le mieux… Cela démontre déjà toute l’attirance que nous avions, lui pour Camus, moi pour Sartre. Dans cette pièce, François jouait le rôle du chef des terroristes. Avec l’aide de deux ou trois complices, il kidnappe une fille de la haute bourgeoisie dans l’espoir d’obtenir une rançon, de l’argent destiné à soutenir la lutte révolutionnaire. Il meurt à la fin de la pièce, tué par cette jeune fille qui a réussi à subtiliser le revolver à son acolyte. Quant à moi, j’assumais la mise en scène. Kidnapping était un texte naïf, bien entendu… mais jouer cette pièce s’est avéré une expérience passionnante qui nous a rapprochés, François et moi. Nous ne nous sommes plus quittés par la suite.

À ce collège, nous nous étions pris d’admiration pour le professeur de philosophie, Washington Morales, un monsieur d’origine argentine, si ma mémoire est bonne. François l’a fréquenté, même en dehors du contexte scolaire. C’est sans doute grâce à ce professeur que nous nous sommes tous les deux dirigés en philosophie à l’université. Dans son cours, monsieur Morales avait demandé que chacun des élèves rédige une dissertation à partir d’une citation de Socrate : « Une vie sans examen ne vaut pas la peine d’être vécue. » Alors que je me suis penché sur la condition matérielle des hommes et des femmes, notamment sur la déshumanisation du travail, François a plutôt abordé la question sous l’angle de l’absurdité même de l’existence. Inutile de vous dire qu’il a obtenu un bien meilleur résultat que moi…

Je ne suis resté qu’une unique session au Collège de l’Assomption. N’étant plus en mesure de m’acquitter des droits de scolarité, j’ai poursuivi mes études dans un collège public de Montréal à l’hiver 1976. Mais cela n’a pas eu d’impact négatif sur notre amitié, car nous avons continué à nous fréquenter et ce, sans interruption jusqu’à l’été 1980. Au Collège de Rosemont s’est aussi inscrit Bruno, un ami commun qui était aux prises avec des problèmes de santé mentale. Bien que fort sympathique, Bruno était un jeune homme sombre qui a aussi pris la décision de sauter à pieds joints dans le Grand Néant. Mais ça remonte déjà à plusieurs années, bien avant que François ne songe à cette possibilité.

Entre janvier et juin 1980, donc, François et moi avons partagé un appartement sur la rue Du Havre, près du métro Frontenac à Montréal. J’ai de très beaux souvenirs de notre cohabitation. Pour ses études littéraires, il devait lire de nombreux ouvrages et, pour chacun d’eux, rédiger une fiche de lecture. Je lisais aussi beaucoup et, le soir, pendant le repas, nous discutions de littérature et de philosophie. Mais, sans crier gare, à l’approche de l’été, il est parti en voyage avec une fille avec laquelle il devait se marier. Je n’ai jamais compris cette décision soudaine, ce besoin qu’il avait de s’engager si tôt dans la vie. Il est d’ailleurs devenu père à l’âge où je courais encore les filles dans les fêtes d’étudiants. Bref, il est parti en voyage avec une jeune fille pour finir par en épouser une autre quelques mois plus tard. Cette autre fille s’appelait Caroline. Il a fait sa vie avec elle jusqu’à ce qu’elle meure à l’automne 2016 à la suite d’une longue maladie. Ce fut une période difficile pour François, mais il m’en a très peu parlé. Il parlait peu de sa vie, de ses émotions. Il semblait si fort…

Après son mariage avec Caroline, la famille a rapidement suivi… de sorte que, tout en restant en contact, nos rencontres se sont considérablement espacées. Nous n’avons jamais cessé, toutefois, d’entretenir une correspondance, même quand je me trouvais à l’étranger de 1987 à 1994. Par la suite, après quelques années de silence où chacun de nous essayait de s’en sortir sur le plan professionnel, nous nous sommes retrouvés au tournant de l’année 2000. À partir de ce moment, nous nous sommes vus régulièrement. Notre dernière rencontre remonte au printemps dernier alors que, fidèle à nos habitudes, nous sommes allés manger un smoke-meat dans un restaurant de l’ouest de la ville. Il m’a beaucoup parlé ce soir-là. De sa nouvelle amie, de ses enfants. Il parlait beaucoup de ses enfants, de chacun d’eux. En mai dernier, en cette magnifique soirée de printemps, la vie lui souriait…

Bon, il a quitté ce monde juste avant que les feuilles ne tombent des arbres. Pour l’heure, je m’arrête ici. D’autres billets suivront pour vous parler de l’ami, certes, mais aussi de l’auteur qui a publié de nombreux ouvrages sous le pseudonyme de Sinclair Dumontais.

J’aimais beaucoup cet ami. Chaque message de lui me faisait plaisir, chaque rencontre m’apportait une grande joie. Alors, pardonnez-moi d’avoir de la peine, maintenant. Pour vous faire comprendre ce que je ressens à la perte de cet ami, je termine ce triste billet par la conclusion d’un texte sur l’amitié publié sur ce blogue:

« Un ami s’avère unique, donc irremplaçable, et sa perte occasionne un profond chagrin en nous. Chaque ami perdu correspond à un jour sombre de notre existence. Il équivaut à une blessure qui vient se loger dans notre cœur… jusqu’au jour où, couvert de plaies non cicatrisées, il cesse de battre. »