LP09 : Hector et Albertine : ces enfants dont on ne savait rien…

Longtemps j’ai cru que mon père avait eu neuf frères et une soeur. Je l’ai cru parce que lui-même me disait qu’il était le dernier d’une vaste fratrie. Je l’ai cru parce que ma mère le disait aussi, de même que sa mère, Alberta Benoit, ma grand-mère maternelle. Même ma tante Viviane, la seule fille parmi ces “onze” enfants, le prétendait. Pourtant, plus jeune, j’ai demandé à quelques reprises : “Si vous étiez onze dans la famille, alors pourquoi je n’ai que trois oncles et une tante ? Qu’est-il advenu des six autres ?” Cette question, je l’ai souvent posée à mon père, à ma mère et à ma tante. En retour, je n’ai reçu que de vagues réponses… Un serait mort à la naissance. Un autre aurait été frappé par une voiture. D’autres, on ne le savait pas trop…

La vérité est qu’on ne le savait pas du tout et, pour donner le change, on disait n’importe quoi.

Pour ma part, je n’ai jamais renoncé à comprendre ce qui s’est passé avec mes oncles, à comprendre pourquoi, au sein d’une famille, on ait pu effacer la mémoire de ces êtres disparus… jusqu’à ne plus se souvenir de leurs noms ! Aujourd’hui, je sais… et je suis heureux de démanteler enfin le mythe des “onze” enfants de la famille Ducharme-Gravel.

Des enfants, il y en a eu huit, pas onze. En voici la liste :

1- Marcel (1918-1993)
2- Fernand (1920-2003)
3- Ernest (1921-1922)
4- Robert (1922-1927)
5- Jean-Paul (1924-1927)
6- Maurice (1926-1994)
7- Viviane (1928-…)
8- Claude (1929-1996)

De gauche à droite, Marcel, Claude (mon père), Viviane, son mari Armand, Fernand dans les années 1970.

Hector est né à Valleyfield le 11 août 1893. C’est dans cette ville qu’il fait la connaissance d’Albertine Gravel, née à Québec le 28 décembre 1897. Ils se marient le 19 octobre 1917 à l’Église Ste-Élisabeth-du-Portugal, une église située sur la rue de Courcelle, dans le quartier St-Henri à Montréal. Cette église a été incendiée et reconstruite en 1957 pour être démolie en 2007 afin de faire place à des tours à condominium.

Sur les huit enfants du ménage, Ernest, le troisième, est mort à l’âge de huit mois, le 7 février 1922. On ignore la cause du décès parce que, en ce temps-là, on ne pratiquait pas d’autopsie, du moins pas dans les familles pauvres. Il est mort, c’est tout. Je ne sais pas si le couple a vécu cette perte comme un drame. La vie continue, comme on dit. Au moment du décès d’Ernest, Albertine est enceinte d’un autre enfant : Robert. Celui-ci est né le 12 décembre 1922 et son frère Jean-Paul a suivi de près le 12 février 1924. En 1924, la famille compte quatre enfants de moins de six ans à la maison. Hector est journalier, un métier qui n’en est pas vraiment un. Il devait travailler à droite et à gauche dans les usines de St-Henri. Il s’agit sans doute d’une famille comme les autres. Une famille pauvre, certes, mais pas plus pauvre que les autres familles du quartier. Le 2 septembre 1926, Maurice est né, le sixième garçon.

Bref, tout allait bien jusqu’au printemps 1927… En ce beau mois de mai, un grand malheur frappe la famille de plein fouet : Robert et Jean-Paul meurent coup sur coup à quatre jours d’intervalle, soit le 20 et le 24 mai. Ils avaient respectivement cinq et trois ans. Perdre un bébé, ça arrivait dans les familles en ce temps-là. Mais des enfants de trois et de cinq ans… Je comprends mieux maintenant pourquoi Albertine a préféré taire ce malheur pendant toute sa vie. Même à sa fille unique, elle n’a jamais rien dit. Un lourd silence qui a dû la miner toute sa vie durant.

Quelle est la cause du décès de mes oncles ? Une hypothèse. Au printemps 1927, une double épidémie de typhoïde a frappé les quartiers pauvres de Montréal. Cette fièvre typhoïde a causé la mort, en une seule saison, de 533 enfants. Je n’en ai pas la preuve, mais tout porte à croire que mes deux oncles font partie du lot des victimes.

Après cet événement, la famille de mon grand-père n’a plus jamais été la même. De pauvre, elle est devenue misérable. Hector a commencé à boire, dit-on, et a fini par déserter sa famille. C’est comme ça qu’on appelait les hommes qui abandonnaient femme et enfants à l’époque, des déserteurs. Seule avec cinq enfants (Viviane et Claude sont nés en 1928 et 1929), Albertine avait du mal à joindre les deux bouts. Les deux plus grands se sont mis à commettre des petits délits, des larcins, comme des bouteilles de lait volées à la porte des voisins. Et puis ça a continué en empirant… et, bien entendu, ça s’est mal terminé. En 1935, Marcel, le fils aîné, a été placé en détention au Mont St-Antoine pendant trois ans tandis que les trois derniers se sont retrouvés dans des orphelinats jusqu’à ce qu’ils atteignent l’âge de douze ans, Maurice et Claude à Huberdeau, Viviane à Ste-Domitille à Laval. Seul le deuxième fils, Fernand, est resté pour prendre soin de sa mère.

L’histoire ne s’arrête pas là. Dans des billets ultérieurs, je me pencherai sur cette épidémie de fièvre typhoïde, sur ses causes, sur les réactions désastreuses de certains politiciens de l’époque. Et bien entendu, je reviendrai sur la période difficile qu’a traversé la famille Ducharme-Gravel entre 1930 et 1935.

Aujourd’hui, je n’ai qu’une seule intention : faire acte de mémoire à l’endroit de mes trois oncles disparus, Ernest (1921-1922), Robert (1922-1927) et Jean-Paul (1924-1927). Qu’ils reposent en paix.