L'espérance de vie
La dégradation de mon corps me pousse davantage à envisager ma finitude. Il est possible de vivre avec des douleurs arthrosiques, du moins jusqu'à un certain point. Mais le mot maladie dégénérative a été lancé, et le fait d'être atteint d'un mal dont on ne peut guérir peut conduire un homme à appeler la mort à lui. Rassurez-vous, je n'en suis pas là. Car le propre de l'humain consiste à s'adapter à différentes situations. Dans la vie active, le stress a cette fonction. Dans la vie plus lente d'un vieil homme, la volonté de vivre passe par des aménagements dans son mode de vie. C'est ce à quoi je vais m'efforcer dans les prochaines semaines, voire dans les prochains mois.
Car je veux vivre, pour paraphraser le roman d'Adélaïde de Clermont-Tonnerre sur le personnage de Milady de Winter des trois mousquetaires. Pardon, mais je n'ai pu m'empêcher d'évoquer ce roman sublime qui m'a fait une forte impression. Là s'arrête la comparaison : Milady est morte à l'âge de vingt-cinq ans alors que je m'en vais sur mes soixante-dix.
Au Canada, l'espérance de vie pour les hommes se situe à 79,5 ans, et à 84 ans pour les femmes. Mais l'espérance de vie en bonne santé s'établit plutôt à 64,4 ans pour les hommes et à 66,7 pour les femmes. Ce n'est que des statistiques, bien entendu, mais on ne peut pas les ignorer non plus, faire comme si cela n'existe pas. En tout cas, elle démontre clairement qu'il faut casser le mythe de la vie au-delà de 90 ans.
En ce qui me concerne, cela signifie que j'ai déjà dépassé l'espérance de vie en santé pour les hommes. Sinon, si je regarde les choses froidement, il ne me reste — statistiquement parlant — qu'une dizaine d'années à vivre, même malade. Petit, à l'école, mes résultats scolaire ont toujours été au-dessus de la moyenne. Souhaitons que la tendance se maintienne à l'âge de la vieillesse…
La question qui se pose dans cette méditation d'aujourd'hui est la suivante : que vais-je faire des dix années qui me restent à vivre ? Surtout que je vais vivre ces dix années — si je me rends au bout du chemin, bien entendu — perclus de douleurs arthrosiques. Si j'écoute les bons conseils d'une bonne amie, je dois vivre chaque jour en le considérant comme une unité de vie, comme une vie en soi, quoi, avec un début et une fin. C'est ce qu'on appelle le carpe diem, je crois. Selon Wikipédia, la phrase d'Horace est : « Carpe diem quam minimum credula postero », ce qui se traduit par : « Cueille le jour présent sans te soucier du lendemain ». Et dans le Nouveau testament, Mathieu rapporte (6,34) les paroles de Jésus qui vont dans le même sens : "Ne vous faites pas de souci pour demain : demain aura souci de lui-même ; à chaque jour suffit sa peine."
Le problème de cette philosophie, c'est qu'elle nous oblige à vivre sans projet, vivre sans projeter quoique ce soit au devant. Or, toutes notre vie active est vécue en fonction des projets que nous faisons. À mon avis, vivre sans projet revient déjà à mourir un peu chaque jour. C'est renoncer à vivre, c'est d'être mort avant d'être mort, comme le chantait Jean-Pierre Ferland. Mais il est fort possible que je me trombe. Récemment, mon ami Pierre R me disait qu'on pouvait toujours faire des projets… mais à court terme ! Pourquoi pas ? Il vaut mieux s'en tenir aux saisons : ne pas formuler de projet dont la réalisation exige plus d'une saison. Voilà, j'ai tout compris : me voilà rasséréné.
Méditation à poursuivre, assurément.
En ce qui a trait à ma condition, inutile de chercher à y échapper. Il y aura de bons jours, comme il y en aura de mauvais. C'est tout. Il y a pire, croyez-moi.
Source : Statistique Canada, Espérance de vie ajustée sur la santé au Canada
Daniel Ducharme : 2026-08-28