Les deux noms sur la tombe

Ce matin, alors que je monte dans le bus pour me rendre au travail, j’ai soudain une pensée pour mon père et ma mère, morts respectivement en 1996 et en 2005.  Du coup, j’ai envie de parler de mes parents…

Vous savez, mes parents se sont faits enterrer ensemble, dans le même enclos du cimetière de la paroisse Saint-Enfant-Jésus à Pointe-aux-Trembles. Rien d’étonnant à cela, me direz-vous. Après tout, des tas de ménages font ça après trente, quarante, voire cinquante ans de vie commune. Mais vous devez savoir que mes parents étaient divorcés depuis vingt ans quand la grande faucheuse a accusé la livraison de mon père en juillet 1996.

Normalement, les couples de personnes séparées ne sont plus des couples à proprement parler et, par conséquent, on ne s’attend pas à ce qu’ils se fassent enterrer ensemble, dans un espace d’à peine un mètre carré où leurs cendres se mêleront entre elles pour ne former qu’un amas de matières indistinctes pendant des siècles et des siècles… D’ailleurs, je me demande encore comment l’Église catholique a pu accepter de bénir leurs tombes…

Que ma mère, quelques années après la mort de son ex-mari, ait pris la décision de partager ses restes avec lui s’avère une source d’étonnement sans fin pour moi. Vous savez, pendant des années, je ne pouvais pas parler de mon père en bien devant elle sans que ça ne finisse mal… et ce, même après sa mort. Je pourrais vous citer des tas d’exemples… mais ça n’intéresserait personne. Non, le seul fait digne d’attention ici est qu’ils se sont faits enterrer ensemble, même si leur séparation avait été sanctionné par un acte de divorce en bonne et due forme. Et chaque fois que je vais me recueillir sur leurs dépouilles, je ne cesse de m’étonner de voir inscrits leurs deux noms côte à côte sur la même pierre tombale…

À la mort de mon père, ma mère a pris les choses en main. C’est elle qui s’est occupé de l’organisation des obsèques, qui nous a aidés à départager le maigre butin qu’il a laissé derrière lui et qui nous a aidé, nous ses enfants, à faire notre deuil.  Elle a fait preuve d’une efficacité redoutable pour  enterrer cet homme qui n’était plus son mari depuis longtemps. Elle l’a fait avec une grande attention, laissant peu de place aux amis, voire aux amantes, de mon père… dont certaines sont venues aux funérailles, par ailleurs.

Les catholiques considèrent que, ce que Dieu a fait, l’homme ne peut le défaire. Dans le texte exact de la Bible, par la bouche même de Jésus-Christ, il est écrit : « Que l’homme ne sépare donc pas ce que Dieu a uni. » (Mathieu, 19,6). C’est en vertu de cette référence biblique que l’Église refuse de sanctionner le divorce et que, par voie de conséquence, répugne à consécration, par le sacrement du mariage, de ceux qui souhaitent se remarier.

Je ne sais pas si c’est en vertu de ce même principe canonique que ma mère a décidé, neuf ans plus tard, avant même de mourir, de se faire enterrer à côté de mon père. Je n’en suis pas certain mais, pour justifier sa décision, elle a évoqué des économies d’échelle, des coûts inutiles… Une justification qui n’a dupé personne.  Visiblement, elle voulait que ses cendres soient mêlées à celles de son mari. Depuis le 9 juillet 2005, elle repose donc aux côtés de son homme pour l’éternité.

Mes parents ne nous pas laissé grand chose à leur décès. Ni l’un ni l’autre n’était à l’aise financièrement. D’aussi loin que je me souvienne, Ils ne l’ont d’ailleurs jamais été. Mais qu’importe les biens matériels, ce geste de se remarier dans la mort constitue sans aucun doute le plus bel héritage que mes parents nous ont laissé dans la vie. C’est un cadeau précieux et, en cela, je leur en suis reconnaissant. Cette reconnaissance va surtout à ma mère, bien entendu, puisque cette initiative lui revient… puisqu’elle est morte après lui ! Grâce à elle, pendant la belle saison,quand je me déplace en vélo jusqu’au cimetière, je vais me recueillir sur la tombe de « mes parents », et pas seulement sur celle de mon père ou sur celle de ma mère, comme ça aurait été normalement le cas s’ils avaient été enterrés à deux endroits différents. Pour moi, ça compte beaucoup en terme de valeur symbolique.

Le divorce n’est jamais une bonne chose dans la vie d’une famille. Dans mes premiers pas d’adulte, je n’avais plus de parents, plus de foyer où je pouvais aller passer le dimanche, plus de père et de mère pour m’accompagner dans les étapes qui jalonnent la vie d’un jeune homme. Premier appartement, premier boulot. Certes, ma mère a fait de son mieux pour recréer un esprit de famille pendant un certain temps. Elle a fait beaucoup mieux que mon père, certes, mais il faudrait être un ingrat de taille pour en vouloir à celui-ci. C’est comme ça, c’est tout. Ça aurait pu être pire.

À ma mère j’exprime toute ma gratitude parce, grâce à elle, j’ai des parents pour les siècles des siècles…