Daniel Ducharme : écrire, lire, penser

Robin Hobb : Les aventuriers de la mer


Daniel Ducharme | Lectures | 2022-03-01


En 2015, j'ai lu les treize volumes de L'Assassin royal, une lecture qui avait totalement anéanti mes plans, car je n'ai lu que ça pendant trois mois… J'ai d'ailleurs rédigé un billet sur cette aventure littéraire, billet que je vous invite à lire en cliquant sur ce lien dans la colonne de droite de cette page. Les choses en seraient restées là si ce n’était que, tout récemment, une collègue m'a raconté qu'elle venait de terminer les vingt-deux volumes de la saga de Robin Hobb. Vingt-deux ? Non, treize… quatorze si on ajoute Retour au pays, un petit roman introductif. Mais elle a insisté : vingt-deux… Et c’est là qu’elle m’a révélé que Les Aventuriers de la mer, qui compte neuf volumes, fait partie intégrante de la saga de L’Assassin royal et prend place entre les volumes 6 (première partie) et 7 (deuxième partie) du récit fantastique de Robin Hobb. Certes, on ne retrouve pas les mêmes personnages, mais il s’agit bien du même monde, du même univers. Alors, pour boucler la boucle, j’ai donc entrepris la lecture de ces neuf volumes...

Dans Les Aventuriers de la mer, Robin Hobb raconte la vie des familles de marchands de Terrilville. Au départ, on suit le parcours de deux groupes de personnages évoluant en parallèle : Kennit le pirate et Ronica Vestrit, épouse d’Ephron qui se meurt, loin de la mer et de son bateau dont il est capitaine. Après sa mort, Althéa, sa fille cadette, se retrouve sur ce bateau, mais elle n’a pas le contrôle du navire qui a été confié à son beau-frère Kyle, l’époux de sa sœur Keffria. Cette situation est le point de départ de plusieurs problèmes parce qu’une fois son beau-père décédé, Kyle s’arroge tous les droits en tant qu’homme de la famille. Résultat : il s’aliène son second, Brashen, un fidèle de la famille Vestrit, sa belle-soeur Althéa, dont le navire familial devait lui revenir de droit ainsi que son propre fils, Hiémain, au départ destiné à la prêtrise mais qui est enrôlé de force par son père en tant que mousse sur la Vivacia. Ici, on doit spécifier que ce navire, un vivenef, est animé par une personnalité vivante qui communique intimement avec les représentants de la famille des propriétaires légitimes du bateau. En effet, un vivenef ne peut être gouverné que par un membre de cette famille. Dans le cas contraire, son comportement peut s’avérer imprévisible. Je sais, ça peut sembler farfelue cette histoire de vivenef mais, je vous le jure, une fois plongé dans la lecture, on embarque à fond dans la logique de l’auteure qui sous-tend le déploiement de cette œuvre magistrale. 

À partir de là, Les Aventuriers de la mer décrit le parcours de Ronica, la veuve Vestrit, qui tentera de conserver le familial familial par tous les moyens,  de sa fille Athéa, le garçon manquée, qui préfère le métier de marin à la course aux maris dans les bals mondains, de Hiémain, fils de Keffria, le novice destiné à la vie monacale qui apprendra le métier de marin à la dure avec un père cruel (Kyle), celui de Malta, fille de Keffria et soeur de Hiémain, qui passera du statut d’enfant gâtée admirative de son père à celui d’amoureuse d’un homme du Désert des pluies, de Brashen Trell, l’homme renié par sa famille qui, tout comme Athéa dont il tombera amoureux, préfère naviguer en mer plutôt que de cultiver la terre. À cette famille vient se greffer Kennit le pirate, et sa compagne Etta, une ancienne prostituée, qui joueront un rôle clé dans toute la saga. D’autres personnages complètent le tableau dont celui d’Ambre qu’on retrouvera dans L’Assassin royal sous un autre nom que je ne vous dévoilerai pas pour ne pas nuire au plaisir de votre lecture.

Il n’est pas évident de déceler une morale à cette série fantastique, une série de romans aussi palpitante que L’Assassin royal dont elle vient se greffer, tout comme la série de La Cité des anciens qu’il me faudra bien lire un jour ou l’autre. Un phénomène revient constamment dans cette œuvre de Robin Hobb : la mémoire. Un vivenef, par exemple, est animé par le bois sorcier avec lequel il est construit, et ce bois recèle justement la mémoire généalogique de la famille à laquelle il appartient, en l'occurrence les Vestrit pour la Vivacia. Même chose avec les serpents et les dragons, des « animaux » qui cohabitaient avec les humains chez les Anciens. Dans Les Aventuriers de la mer, les serpents sont des animaux qui ont perdu leur mémoire de sorte qu’ils ont oublié qu’ils peuvent - voire qu’ils doivent - devenir des dragons. Bref, pour l'auteure, celui qui n’a pas de mémoire, qui ne sait plus d’où il vient, qui a perdu la connaissance de ses aïeux, est destiné à errer sans fin, condamné à répéter sans cesse les mêmes actions, les mêmes gestes. Bref, dans les romans de Robin Hobb, la notion de « tradition » prend tout son seul : « ce qui est transmis ». 

Robin Hobb écrit des romans qui relèvent du genre fantastique. Alors, si vous la lisez (ce dont je ne saurais trop vous conseiller), attendez-vous à rencontrer des serpents de mer qui pensent, des dragons qui parlent, des navires (vivenef) qui souffrent et des objets magiques qui s’animent. Mais attendez-vous aussi à vivre une aventure intellectuelle peu ordinaire qui, tout en vous entraînant très loin dans l’imaginaire, vous exposera les enjeux de la société contemporaine - la perte des traditions, le désert spirituel, l’instantanéité, l’abus de pouvoir, le racisme, les inégalités sociales, etc. - de manière très originale, et sans doute plus efficace que ne le font les journaux sans consistance d’aujourd’hui.


Hobb, Robin. Les Aventuriers de la mer / traduit de l'anglais par Arnaud Mousnier-Lompré.Pygmalion, 2003, 9 vol.