Daniel Ducharme : écrire, lire, penser

Henri Vernes : Bob Morane 15 : La marque de Kali


Daniel Ducharme | Lectures | 2022-07-01


Le 15e Bob Morane débute à Calcutta, la cité de Kali, déesse de la destruction et de la mort. C'est du moins ce qu'annonce Henri Vernes dès les premières lignes. Du balcon de sa chambre du Naja Bleu, Bob Morane contemple la ville. Il est venu en Inde pour faire un reportage sur le Gange pour le magazine Reflets. Pendant qu'il se prélasse sur sa terrasse, il reçoit un billet d'un certain Cecil Mainright qui lui demande d'aller chez lui dans les plus brefs délais. Une question de vie et de mort, paraît-il. Plutôt de mort, finalement, car en arrivant sur les lieux, Morane découvre le professeur Mainright aussi mort qu'on puisse l'être, la tête appuyée sur la surface de son bureau avec au cou la marque de Kali, c'est-à-dire celle d’un étranglement fait avec un rhumal. Quelques secondes plus tôt, alors qu’il entrait dans la maison, Bob Morane est confronté à un homme qui le menace avec un poignard, tentant de quitter les lieux avec un objet qu'il venait vraisemblablement de voler à Mainright. Il s’agit d’une statuette de plomb représentant la terrible déesse Kali. Il alerte la police locale qui semble attribuer l’affaire à un simple vol par effraction. Bob n’en est pas convaincu. De retour dans sa chambre d’hôtel, il dissimule la statuette sous un tiroir d’une commode.

Le lendemain matin, il reçoit la visite d’un homme d’une stature imposante du nom de Kao Maïmaitscheng. Ce Mongol prétend travailler pour un « gouvernement » et cherche à récupérer la statuette à n’importe quel prix. Menacé par le revolver de Morane, il quitte les lieux. Et c’est ainsi que, dès le chapitre trois, on connaît déjà le principal ennemi de notre héros.

Cet ennemi ne cache pas son projet diabolique : s'emparer de la statuette afin que la secte des Thugs, des disciples de Kali, sème la zizanie entre les hindous et les musulmans de la péninsule indienne. Déjà, plusieurs personnes ont été étranglées ici et là. Une fois l'instabilité créée, son gouvernement pourra intervenir pour assujettir le pays. Mais la statuette de plomb n'est pas l'originale. Celle-ci se trouve dissimulée à Javhalpur. Bob Morane récupère le plan de sa localisation, mais il est enlevé et séquestré par Kao Maïmaitscheng. Pendant un moment, le lecteur se demande si son héros survivra aux coups répétés que lui assène cette brute sanguinaire. Passablement amoché, Bob Morane est ligoté et Kao charge son acolyte d’aller jusqu’au fleuve pour jeter le corps de notre héros du haut d’une falaise. On se doute bien que Bob réussit à se sortir de ce mauvais pas, mais il traverse une phase de découragement, craignant même de rejoindre son hôtel tellement il se croit incapable de combattre ce Mongol, visiblement trop fort pour lui. Mais Graham Lowbridge, l’avocat chargé de la succession de l’infortuné Mainright, lui conseille de passer quelque temps dans sa maison campagne, loin des regards indiscrets. Là, ils conviennent d’un plan : aller récupérer la statuette et la replacer dans le temple secret des sectateurs de Kali dans la forêt environnante de Javhalpur. Pour ce faire, il charge l’avocat d’envoyer un télégramme à son ami Bill Ballantine, un Écossais de la même carrure que Kao Maïmaïtscheng.

Dès l'arrivée de Ballantine, ils prennent la route en direction de Javhalpur, chacun de leur côté pour éviter d’être repérés par les hommes de Kao. Arrivé plus tôt sur les lieux, Bob Morane rend visite à Lal Bhawannee, le maharajah de Javhalpur. Rapidement, il se rend compte qu’il s’agit d’une erreur car, à l’instar de Kao, le maharajah cherche aussi à mettre la fin sur la statuette de Kali afin d’encourager les Thugs à semer la mort et la désolation dans le sous-continent indien, histoire de déstabiliser la république de l’Union indienne en faveur de la monarchie. Pour empêcher Bob Morane d’aller au bout de son projet, il le séquestre dans une tour entouré d’un fossé infesté de crocodiles. Morane parvient tout de même à s’échapper et, aidé de Ballantine, parvient au temple secret des Thugs. C’est en ce lieu secret que tout se dénoue : les méchants meurent, y compris le terrible Kao Maïmaitscheng, la statuette de Kali a retrouvé sa place et des milliers de morts ont été évités grâce au courage de notre héros.

Que penser de ce 15e Bob Morane ? Nous sommes toujours dans la première génération des romans d’Henri Vernes. Des romans coloniaux non exempts de préjugés sur cette grande partie du monde en voie de décolonisation. Même si Bob Morane incarne le modèle de l’aventurier, sensible à l’humanité des gens qu’il rencontre, n’hésitant pas à risquer sa vie pour les sauver, il n’en demeure pas moins qu’il est lui-même issu de cet Occident dont il partage les préjugés, comme celui qui consiste à attribuer à la religion et à la culture indienne les difficultés économiques de ce pays : « Ces vaches, animaux tabous, qu’il était interdit de tuer ou de molester, étaient un fléau de l’Inde en général, et de Calcutta en particulier ».

La marque de Kali est sans aucun doute un bon Bob Morane. Certes, quelques invraisemblances font sourire. Par exemple, pourquoi le maharajah séquestre-t-il notre héros dans une tour entourée de crocodiles ? Il aurait pu simplement lui mettre une balle dans la tête… Mais on suppose que ces mises en scène pouvaient impressionner les adolescents de la fin des années 1950. Encore une fois, notons l’absence totale de femmes dans ce roman. Même pas une, même pas une femme de chambre dans l’hôtel de Calcutta. Bref, si vous ne l’aviez pas encore compris, les Bob Morane sont des romans de gars…

Vernes, Henri. La marque de Kali (Bob Morane 15). Éd. Gérard (coll. Marabout Junior), c1956