Daniel Ducharme : écrire, lire, penser

Thomas Bernhard : Le naufragé


Daniel Ducharme | Lectures | 2022-12-15


J'ai perdu un ami en 2015. Un ami qui a décidé volontairement de ne pas devenir vieux. Plus tard, son épouse m'a écrit que, si je voulais comprendre son geste, il me fallait lire Le naufragé de Thomas Bernhard. Je connais mal cet auteur. René Girard, un autre ami qui a quitté ce monde beaucoup trop tôt, m'en avait souvent conseillé la lecture. Je me souviens qu’à sa demande, j'avais tenté de lire un roman de Bernhard au milieu des années 1980. Mais cet écrivain autrichien ne se laisse pas lire facilement. De longues phrases à la ponctuation capricieuse, aucune structure, ni partie ni chapitre et, même, sans paragraphe aucun. Dans plusieurs des romans de Bernhard, le récit se résume à un long monologue qui tourne en boucle et qui ne se termine qu'avec la fin du livre. À l'époque, j'avais abandonné le roman (dont je ne me souviens plus du titre, d'ailleurs) en cours de lecture, mais aujourd'hui, peu importe les difficultés, j’étais bien résolu de lire Le naufragé jusqu'au bout. Je l'ai fait avec un peu de malaise, je dois l'avouer. Un peu d'appréhension aussi. Car je n'ai pu m'empêcher de penser à cet ami précieux chaque fois que je tournais une page du roman de cet écrivain hors norme, digne successeur de Robert Musil, l'auteur de L'Homme sans qualités, un autre écrivain autrichien qu'affectionnait mon ami. J'ai lu Le naufragé, donc, et voici ce qui en résulte.

D’abord, comme je l’ai laissé entendre ci-haut, Thomas Bernhard n’a pas doté ce roman d’une structure formelle, c’est-à-dire d’une subdivision en parties et en chapitres. Malgré cela, nous pouvons toute de même distinguer deux parties. Chacune d'entre elles correspond à un temp réel distinct - celui de la narration. Mais la toile de fond de ces deux moments distincts réside dans des événements marquants survenus vingt-huit ans plus tôt. Ces événements se résument à la rencontre, dans un cours de piano de Vladimir Horovitz, de Glenn Gould, du narrateur et de Wertheimer. Ce Wertheimer est un ami intime du narrateur qui le connaît depuis le lycée. C'est lui, le naufragé, même si dans le roman Glenn Gould l'a désigné sous le nom de sombreur. D'ailleurs, je ne comprends pas pourquoi le traducteur a donné ce titre à ce roman alors qu'il emploie « sombreur » tout au long du texte. Une exigence de l'éditeur français, sans doute. Ces événements, donc, mettent en présence trois personnages : deux Autrichiens et un Canadien américain, nationalité attribuée par le narrateur à Glenn Gould.

Dans la première partie, le narrateur se rend à une auberge d'une petite ville de Haute-Autriche dans laquelle il s'apprête à entrer. Le monologue intérieur se déroule tout en pensée et s'étend sur un seul et immense paragraphe. Le narrateur, précise l'auteur, habite à Madrid depuis quelques années. Il est de passage en Autriche pour assister à l'enterrement de Wertheimer qui s'est pendu à un arbre dans une petite ville de Suisse alémanique. Ce passage donne l'occasion à l'auteur de partager une réflexion sur le suicide et, plus généralement, sur le fait de vivre après l'âge de cinquante et un ans, âge où Glenn Gould lui-même est décédé d'une crise cardiaque alors qu'il jouait du piano.

"Trois jours seulement après que Wertheimer se fut pendu, je m’étais avisé du fait qu’il était mort à cinquante et un ans comme Glenn.

Et un peu plus loin : « Quand nous avons franchi le cap de la cinquantième année, nous nous trouvons vulgaires et veules, pensai-je, et la question est alors de savoir combien de temps nous pourrons résister dans cet état. Très souvent, la cause en est la honte que, passé cinquante ans, le quinquagénaire éprouve, précisément pour avoir franchi cette limite. Car cinquante ans, c’est amplement suffisant, pensai-je. Nous tombons dans la vulgarité quand nous passons la cinquantaine et continuons néanmoins à vivre, à exister. Nous sommes assez lâches pour aller jusqu’à la limite, pensai-je, et nous devenons doublement lamentables une fois que nous avons franchi le cap des cinquante ans. »

À la fin de cette première partie, le lecteur comprend que la clé du récit réside dans la rencontre de Glenn Gould, de Wertheimer et du narrateur, trois aspirants pianistes virtuoses dont seul Glenn Gould, en allant jusqu'au bout de sa passion pour le piano, a réussi. Comme on sait, il est devenu le pianiste de réputation internationale que tout le monde connaît, notamment pour son interprétation inédite des Variations Goldberg de J.S. Bach. Un soir, après que le narrateur et Wertheimer aient surpris Glenn en train de jouer Bach (il le faisait tout le temps, paraît-il, du matin au soir), ils ont pris la décision de renoncer au piano, se sentant incapable de rivaliser avec lui. Ils ont alors délaissé la musique, l'un pour étudier la philosophie, l'autre les sciences humaines. À ce sujet, le narrateur précise : « Wertheimer et moi avons renoncé à jouer du piano parce que nous n’en avons pas fait une chose monstrueuse comme Glenn qui n’est plus sorti de cette monstruosité et qui n’avait d’ailleurs pas du tout la volonté de sortir de cette monstruosité. » Dans le récit de Bernhard, ce récit remonte à vingt-huit années.

Dans la deuxième partie, le narrateur entre finalement dans l'auberge, y réserve une chambre, puis a une conversation soutenue avec l'aubergiste, une veuve qui a déjà couché avec Wertheimer, au grand étonnement du narrateur. Puis le monologue intérieur se poursuit alors que le narrateur quitte l’auberge pour s’engager sur le chemin qui le conduit à la petite ville de Traich, dans cette villa où Wertheimer a passé les deux dernières semaines de sa vie avant de se pendre à un arbre en face du domicile de sa sœur. Cette sœur, il voulait la punir de l'avoir quitté pour aller se marier avec un Suisse. Wertheimer tyrannisait sa sœur, la contrôlant comme un mari jaloux. C'est au cours de cette deuxième partie que Bernhard aborde le statut du naufragé, du sombreur, déterminé par Glenn Gould à propos de Wertheimer. Pour le narrateur, Gould ne mettait jamais de filtre quand il parlait avec une personne ; il disait toujours ce qu'il pensait, sans se soucier des conséquences que cela pouvait avoir sur le moral ou l'estime de soi de son interlocuteur. Et le narrateur de conclure :

« Alors que les Variations Goldberg ont été composées dans le seul but de rendre l’insomnie supportable à quelqu’un qui souffrit sa vie durant d’insomnie, pensai-je, elles ont tué Wertheimer. Elles avaient été composées, à l’origine, pour la sérénité du cœur, et près de deux cent cinquante ans après, elles ont tué un homme au désespoir, à savoir Wertheimer, pensai-je sur le chemin de Traich. »

Personnellement, j'ai adoré ce roman au style époustouflant. Je l’ai aimé comme j’aime parfois la musique réplétive de Philip Glass qui, tôt ou tard, finit par vous envoûter. Toutefois, je n'arrive pas à établir un lien entre ce roman et la mort volontaire de mon ami. Certes, la mort est présente tout au long du récit, mais visiblement Wertheimer souffrait d'un mal de vivre, voire d'un problème de santé mentale. D'ailleurs, l'auteur lui-même le mentionne, quand il commente l'attachement de Wertheimer pour sa sœur : « Nous ne pouvons pas nous attacher une personne, dis-je, si cette personne ne le veut pas, nous devons la laisser tranquille, dis-je. Wertheimer a voulu s’attacher sa sœur pour toujours et à jamais, dis-je, c’était une faute. Il a rendu sa sœur folle et, ce faisant, il est devenu dément lui-même, dis-je, car il faut être dément pour se suicider. » Or, mon ami était tout sauf un dément. En revanche, la narrateur établit un lien certain entre la mort de son ami et le fait que Glenn Gould l'ait traité de sombreur en sa jeunesse. Pour le reste, si je peux établir un lien, je le ferais simplement en constatant que l'écrivain et mon ami ont quitté ce monde tous deux dans leur cinquante-septième année... Sans doute une coïncidence. C’est du moins ce que je préfère croire.

Thomas Bernhard Le naufragé / traduit de l’allemand par Bernard Kreiss. Gallimard, 1986