Le premier mai (On ne rate pas sa vie 02)

Je suis né le premier mai de l’an 1957 à six heures cinquante-cinq du matin à l’Hôpital Notre-Dame de Montréal. À cette époque, le premier mai était un jour important, non pas parce qu’on célébrait, un peu partout dans le monde, la fête des travailleurs (qui, d’ailleurs, n’avait lieu qu’en début de septembre chez nous), mais plutôt parce qu’il correspondait à la fin des baux de location et, dans une ville comme Montréal, qui comptait alors plus de 80% de locataires, cela avait son importance.

J’aime imaginer le premier mai de ma naissance à l’image de tous ceux qui ont jalonné le parcours de mon enfance, c’est-à-dire comme un jour de mouvement désordonné, une fête dans laquelle des milliers de personnes étaient impliquées, car ceux qui ne déménageaient pas devaient donner un coup de main aux autres, ce qui leur était compté lorsque, le moment venu, ils solliciteraient de l’aide à leur tour. Dès l’aube, le cirque commençait pour ne se terminer que très tard dans la nuit. Les rues de Montréal s’emplissaient peu à peu de camionnettes surchargées de meubles, d’appareils électroménagers et de boîtes cartonnées de toutes dimensions. Cela zigzaguait d’est en ouest, du nord au sud, au point de donner le vertige aux forces policières chargées de la sécurité routière. Un peu partout dans la ville, des hommes en bras de chemise, ou carrément torse nu, peinaient sous le poids de lourds réfrigérateurs qu’ils devaient hisser jusqu’aux étages supérieurs. Pour ce faire, ils empruntaient les escaliers extérieurs, certes typiques puisqu’ils n’existaient qu’à Montréal, mais guère appropriés à ce genre d’exercice. Rares étaient les rues de la Métropole où on ne pouvait assister à ce spectacle gratuit.

Pendant que les hommes entassaient pêle-mêle le mobilier dans une pièce prévue à cette fin, les femmes, dans l’attente d’une main-d’œuvre disponible pour effectuer les travaux de peinture, lavaient les murs et les planchers, surveillant de leur mieux les enfants qui déjà faisaient connaissance avec le voisinage. Parfois, une famille ne pouvait libérer les lieux dans les délais prescrits, car les occupants du logement qui leur était destiné ne le pouvaient non plus. Ainsi, par un effet d’entraînement, plusieurs familles étaient amenées bon gré mal gré à cohabiter, leurs meubles respectifs chacun de leur côté, pendant vingt-quatre heures, voire plus. Comme les maladies épidémiques, il fallait résoudre le problème à la source afin que la mécanique se remette à fonctionner. Souvent, il ne s’agissait que d’un pauvre vieux qu’on devait évacuer, par la force tranquille de la persuasion, vers l’hospice le plus proche. Et le spectacle continuait… Ces jours-là, les marchands de pizza et de hot-dogs ne chômaient pas, réalisant en une seule journée le chiffre d’affaire de toute une semaine. Bien entendu, la bière coulait à flot…

En dépit des politiques municipales d’accès à la propriété, la tradition d’un jour particulier consacré au déménagement collectif des Montréalais s’est maintenue jusqu’à nos jours. Toutefois, au cours des années soixante-dix, les autorités décidèrent de le reporter au premier juillet, lequel est aussi la fête du Canada. En plus de faire l’économie d’un jour férié (peu fêté au Québec, par ailleurs…), cela répondait à des nécessités d’ordre pratique : les enfants n’avaient plus besoin de changer d’école avant la fin de l’année scolaire.

Cette année-là, mes parents ne furent pas de ceux qui participèrent à la liesse générale. Pourtant, plus que tout autre, ils auraient eu intérêt à déménager puisqu’ils se trouvaient sans domicile fixe au moment de ma naissance. En effet, quelques semaines plus tôt, ils avaient dû quitter leur logement de la rue Chapleau. Le propriétaire, après les avoir laissé rénover le logis à grands frais, avait décidé de le reprendre pour son usage personnel. Bien que l’avis d’expulsion s’avérât d’une valeur légale contestable, mes parents ne protestèrent ni n’invoquèrent une quelconque loi pour exiger une indemnité. Ils n’exigèrent pas non plus un délai plus acceptable que l’unique mois accordé par le propriétaire pour quitter les lieux. À ceux-là (bien peu nombreux, il est vrai) qui leur suggéraient de faire appel aux institutions judiciaires, ma mère répondait systématiquement : « Les gouvernants ne peuvent rien contre la méchanceté du monde ». Quant à mon père, d’une nature encline à plier l’échine – et d’autant plus soumis aux quatre volontés de ma mère –, il baissa les bras, résigné. À la décharge de mes parents, il faut mentionner que, en cette période d’avant la Révolution tranquille, l’État n’avait pas encore prévu de mécanismes pour faire appliquer les lois sociales destinées à protéger ceux qui n’avaient pas les moyens d’accéder aux services d’un avocat. Ne pouvant se payer la justice, mes parents, donc, se contentèrent de tirer leçon de leur naïveté en se promettant de ne plus jamais retomber dans le même piège.

Ne cherchant pas à dissimuler son mépris à l’endroit du propriétaire, ma mère n’attendit pas les trente jours auxquels elle avait droit pour organiser l’hébergement temporaire de la famille. (Ce mépris, si cher à ma mère, permit au propriétaire d’occuper plus rapidement une maison qu’elle lui avait rénovée, et ce dans un état impeccable car, avant de la quitter, elle se donna la peine – en cela très orgueilleuse – d’en faire briller les moindres recoins…) Dans les jours qui suivirent la réception de l’avis d’expulsion, elle entreprit de relocaliser son monde, car il n’était pas question de songer à prendre un autre appartement, du moins tant qu’elle ne serait pas en condition de diriger elle-même les opérations relatives à l’installation de siens. Ainsi, préférait-elle attendre deux ou trois mois, le temps de me donner naissance en toute quiétude, et le temps aussi de retrouver l’énergie nécessaire à l’organisation d’un déménagement.

Mon frère Claude, né deux ans plus tôt, fut logé chez mes grands-parents maternels, les Bélisle. Ces derniers habitaient un trois et demi sur la rue Chapleau, légèrement au sud de la rue Mont-Royal. Pour ma mère, il s’agissait là d’un choix naturel qui allait de soi. À qui donc une mère peut-elle confier son enfant si ce n’est à sa propre mère ? Comme il se doit, les grands-parents Bélisle accueillirent le petit Claude, le sang de leur sang, avec une joie non dissimulée. Mon père, de son côté, s’installa chez sa sœur, ma tante Véronique. Avec son mari – mon oncle André – et ses deux enfants (enfin… un seul puisque Nadine allait naître deux mois après moi), elle occupait un confortable logement rue Franchère, soit une rue à l’ouest de Chapleau. Quant à ma mère, elle établit domicile chez ma grand-tante Céline, la sœur de mon grand-père maternel. Compte tenu des circonstances, ce choix n’était guère approprié, et ce pour trois raisons. D’abord, ma grand-tante habitait dans le quartier Saint-Michel, donc assez loin de notre cadre habituel de vie et, surtout, de l’hôpital. Ensuite, cette dernière comptait six enfants, lesquels n’allaient certainement pas faire de la maison un lieu où le calme serait roi. Enfin, le mari de Tante Céline, plutôt porté sur la bouteille, ne risquait pas d’être d’une grande utilité en cas d’urgence. Tout cela faisait en sorte que la maison de tante Céline ne représentait pas un environnement idéal pour une femme qui s’apprêtait à accoucher pour la seconde fois. Donc, il s’agissait là d’une décision discutable que personne, d’ailleurs, n’eut songé à contester… Ceux qui connurent ma mère à cette époque savaient que toute tentative pour lui faire changer d’avis était vouée à l’échec. On ne s’y risqua même pas.

« Où voulais-tu que j’aille, mon garçon ? Je n’avais ni frère ni sœur… et je n’avais rien contre tes oncles, mais enfin…

─ Je sais, maman, je ne critique pas…

─ Et ma tante Céline a toujours eu une affection particulière pour moi. Et pour toi aussi, d’ailleurs. L’aurais-tu oublié ? Elle t’appelait son coco…

─ Non, maman, je n’ai pas oublié… »

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