Le point de rupture (On ne rate pas sa vie 01)

Le point de rupture le plus percutant de mon existence antérieure, que je qualifie d’emblée ici de seconde naissance, correspond au jour de mon huitième anniversaire alors que, debout sur le trottoir de la rue Franchère, en compagnie de mon ami Mimiche, je regardais mon père et mes oncles charger un vieux camion de nos meubles défraîchis, comprenant soudain que tout ce que j’avais connu jusqu’alors – les copains de la rue, les voyous de la rue d’Iberville, les Anglais du parc en haut, les camarades de l’école St-Louis-de-Gonzague, la piscine Rachel, le voisinage immédiat de la famille élargie (ma tante Véronique, mes deux cousines Nadine et Marie, mon oncle Gérard, ma grand-tante Yvette et sa multitude de chats, mes grands-parents maternels de la rue Chapleau), etc. – ne serait plus qu’un amas de souvenirs diffus que mon corps vieillissant ramènerait à sa mémoire, de manière involontaire, aléatoire et, surtout, fort imprécise, certains jours de pluie au cours desquels l’âme s’avère souvent moins affairée, moins sollicitée par les multiples tâches qui empoisonnent notre quotidien et, par conséquent, plus réceptive aux événements délibérément vécus qui, sans trop qu’on en comprenne la raison, remontent à la surface de notre conscience.

[Quelle phrase, hein ? Avouez que ça en jette comme début de roman ! Un peu longue, sans doute… et pas aussi bien construite que celles de Marcel Proust. Sur Facebook, où je l’avais mise à l’essai, deux « amis » sur trois ont proposé de la scinder en deux, voire en trois, mais le dernier tiers, groupe au sein duquel figuraient deux docteurs ès lettres, m’ont conseillé de la laisser intacte. Alors, je la laisse telle quelle.]

Pendant que Mimiche et moi nous nous promettions une amitié éternelle, jurant de nous revoir aussi souvent que possible et ce, malgré la distance, je regardais, donc, ce vieux camion qui allait nous emmener, corps et âmes, dans la petite ville de Pointe-aux-Trembles, une agglomération de trois paroisses situées à la pointe orientale de l’île de Montréal.

« Je vais m’ennuyer, me dit Mimiche d’un air triste.

─ Moi aussi », lui répondis-je en posant mon regard sur lui, conscient de la peine immense qu’allait me causer la perte de cet ami, le seul que j’aie jamais eu, sans doute parce que je le connaissais depuis le berceau, sa famille habitant juste à côté de la mienne.

« Je viendrai tous les samedis, lui dis-je pour atténuer la tristesse du moment.

─ Ta mère te laissera venir ?

─ Bien sûr, qu’est-ce que tu crois ? »

Je n’en étais pas si sûr, pourtant… parce que, pour un garçon de huit ans, prendre un bus de Pointe-aux-Trembles jusqu’au Plateau Mont-Royal représentait toute une expédition en ce temps-là. Mais je croyais en mes paroles, j’y croyais dur comme fer. Et surtout, je voulais que Mimiche y croit aussi.

Puis je regardai l’immeuble au rez-de-chaussée duquel nous habitions depuis le jour même de ma naissance, huit années plus tôt. Un duplex au rez-de-chaussée duquel nous nous étions installés à ma naissance. Un trois-pièces, rue Franchère…

Vraiment, Gaby ? Aurais-tu déjà oublié que tu es né pratiquement dans la rue ? Enfin, c’aurait été le cas si ma tante Céline ne t’avait pas recueilli chez elle jusqu’à ce que nous occupions ce logement de trois pièces trois mois plus tard… car ce n’est qu’en septembre, alors que tu allais sur tes cinq mois, que nous nous sommes installés dans ce logement. Jamais je n’aurais cru que nous allions y passer huit ans de ma vie…

─ Maman ? Qu’est-ce que tu viens foutre dans ma tête alors que je me penche sur mon passé, déjà atteint par la sénescence ? »

Un signe, sans doute, pour me rappeler qu’il convient de commencer par le commencement… que toute histoire, quelle qu’elle soit, doit se révéler à partir d’un point de départ, même si elle risque d’aller dans tous les sens par la suite.

Conclusion : avant d’arrêter ma mémoire sur cette seconde naissance, il vaut peut-être mieux vous raconter la première…

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Qui que nous soyons, nous considérons notre naissance biologique comme un événement qui représente une certaine valeur à nos yeux. La preuve en est que nous nous donnons la peine de la fêter à chaque année et que, à cette occasion, nous prenons l’habitude de recevoir des présents dont l’importance varie en fonction du portefeuille de nos parents et amis. Ce jour-là, nous aimons bien qu’on nous accorde un peu d’affection ou, à tout le moins, un peu d’attention, quitte à retrouver l’anonymat du quotidien le lendemain matin.

Bien que notre naissance soit quelque chose qui nous tient à cœur, cela n’en fait pas nécessairement un événement important en soi, c’est-à-dire un fait qui mérite d’être raconté. Après tout, les milliards d’individus que compte la terre sont nés à un moment ou à un autre, et la vie n’est pas pour autant une fête permanente. Imaginons un instant que chacun de nous entreprenne de conter l’histoire de sa naissance. Cela donnerait des chapitres entiers d’inquiétudes au moment des signes annonciateurs, d’angoisses durant le transport de la maison à l’hôpital, de cigarettes fumées en salle d’attente. Quant à la naissance proprement dite, il faudrait rajouter des pages et des pages de contractions, d’eaux crevées, de péridurales, de césariennes, de forceps, de cris de douleur, de cordons ombilicaux, etc. Certes, cela ne manquerait ni d’intensité ni d’émotion, mais je ne crois pas que ça devienne jamais un best-seller.

Si, en dépit de ce qui précède, j’entreprends de faire le récit de ma naissance biologique, c’est sans doute parce qu’il faut bien commencer quelque part… et que la naissance d’un individu constitue un excellent éclairage sur ses choix ultérieurs. Ou peut-être est-ce simplement la manifestation de l’égo démesuré de l’écrivain qui sommeille en moi…

« Qu’est-ce que tu racontes, mon garçon ? La plupart des gens ne se souviennent de rien avant l’âge de cinq ans. Alors, la naissance, ça n’intéresse personne, tu sais…

─ Maman, je t’en prie… C’est mon histoire, ok ?

─ Ton histoire ? Je t’ai rêvé avant que tu viennes au monde, tu sauras… »

En vérité, ma mère n’a peut-être pas tout à fait tort…

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