La question du locuteur

Je n’ai jamais parlé de Michel Grenon, ce professeur d’histoire pour lequel j’avais une grande admiration. Un professeur à l’ancienne qui, à peine entré en classe, débutait son cours par « Il était une fois » et qui le terminait trois heures plus tard, nous laissant à peine le temps d’aller nous chercher un café à la pause. Ce professeur, décédé trop tôt en 1996, m’aimait bien et, avec quelques autres, il m’invitait parfois à des soirées chez lui, dans son appartement de l’ouest de la ville, près du métro Atwater. Autour de la table, il y avait sa compagne, deux ou trois anciens étudiants et une secrétaire revêche qui a toujours fait montre d’une certaine hostilité à mon endroit, sans que j’en comprenne bien les raisons. Pendant la soirée, nous discutions de l’actualité, du sort du monde, de l’histoire, plus particulièrement de l’histoire européenne du XVIIIe siècle, notre siècle de prédilection. Je ressortais toujours de ses soirées stimulé, motivé, grandi. J’imagine que ça devait ressembler à ça, les salons littéraires d’antan. Ou peut-être pas, après tout.

Au cours d’une ces soirées, Michel Grenon a dit une chose que je n’ai jamais oubliée : « Ce que vous dites a assez peu d’importance en soi car vous n’êtes pas des personnages connus, publics. Alors, quand bien même vous vous évertuez à parler, à écrire, les chances qu’on accorde du crédit à vos propos s’avèrent infinitésimales ». C’est ce qu’il appelait la question du locuteur, autrement dit de l’autorité de celui qui parle. Aussi, quand un personnage public s’exprime, on l’écoute, même s’il ne dit que des banalités, voire des bêtises.

« C’est injuste », s’est indigné un camarade.

– Mais ce monde n’est pas juste, a rétorqué le professeur Grenon. Et il n’est pas prêt de l’être. Je ne m’arrêterai à vous en fournir des exemples parce qu’on y passerait la soirée. En revanche, je vous dirai ceci: si vous croyez avoir quelque chose à livrer au monde, vous devriez justement travailler d’abord à construire cette notoriété, cette autorité. Sans cela, vos écrits demeureront dans vos tiroirs ou au pilon de votre maison d’édition, si d’aventure vous réussissez à vous faire publier. »

Une fois ce propos tenu, il a pris sa coupe de vin et en a bu lentement une gorgée avant de conclure : « Bonne chance. »

« Pourquoi, bonne chance ? ai-je demandé.

Après un moment de silence, il a répondu :  » Parce que le temps que vous passerez à vous construire un personnage social, une notoriété, vous ne l’occuperez pas en lecture, en réflexion, en écriture… »

– Alors, comment… »

– C’est une contradiction, une aporie, en quelque sorte. On n’en sort pas… »

Cette notoriété, certains ne l’acquièrent jamais, mais d’autres, sans trop d’effort, l’obtiennent très tôt dans la vie.

À cet égard, le cas de Greta Thunberg est patent. Qu’est-ce qui fait la force de Greta ? Son discours est naïf, certes, mais va droit au cœur. Surtout, elle a gagné une notoriété qui donne de la crédibilité à ce discours. Et petit à petit, « ils » en ont fait une rockstar mondiale de l’environnement. Je ne l’envie pas de subir cette pression, ce cirque médiatique. Après tout, ce n’est qu’une jeune fille d’à peine seize ans. Mais quand elle dit : « Comment osez-vous ? » On comprend que la portée de cette simple question, que des milliers d’idiots ont peut-être déjà posé sur Facebook ou sur Twitter, s’avère si percutante qu’elle est devenue un slogan dans les manifestations en faveur du climat et ce, un peu partout sur la planète. Cette notoriété, toutefois, risque de devenir une étoile filante : elle ne durera pas longtemps.

Mon professeur disait souvent qu’on prête davantage d’attention au locuteur qu’au discours. Il avait bien raison, et parfois je me demande pourquoi je continue à tenir ce blogue depuis si longtemps, quinzaine après quinzaine. Sans doute parce que, quand j’écris un billet, je pense à une personne ou deux, et qu’il me suffit qu’ils me lisent pour que je me déclare satisfait. Avec les années, et avec les technologies qui ont multiplié les possibilités d’expression, j’en arrive à la conclusion que, peu importe le nombre de lecteur, le fait d’écrire constitue un objectif en soi. Ne dis donc pas que le plaisir du voyage est le voyage lui-même, et non la destination. Alors, inutile d’aller chercher plus loin : écrire est une activité qui trouve sa fin en soi.

Et, vu sous cet angle, la question du locuteur n’a plus aucune importance…