K.-J. Huysmans : Là-bas (1891)

Huysmans est un contemporain d’Émile Zola, mais d’une autre trempe. Rejetant le naturalisme de l’auteur de Germinal, il préfère s’adonner à une écriture plus libre, plus ouverte, plus critique en un certain sens, mais plus mystique aussi. Du coup, sa lecture n’est pas aussi aisée que celle de Zola. Récit éclaté, narrativité qui part dans tous les sens, profusion de mots, il faut bien s’armer pour entreprendre la lecture de cette œuvre fascinante. Par ailleurs, il vaut peut-être mieux lire Huysmans sur une liseuse en raison du dictionnaire intégré. Sinon, vous risquez d’interrompre souvent la lecture du bouquin pour consulter votre Petit Robert… Pour une fois, les sceptiques seront confondus : cela confère un avantage indéniable à la lecture numérique…

Qu’est-ce qui m’a décidé à lire Huysmans aujourd’hui alors que j’aurais pu le faire depuis longtemps ? Plus jeune, j’ai souvent remarqué la présence d’À rebours sur les rayons des librairies, mais il ne m’était jamais venu à l’esprit de me le procurer. Récemment, après une discussion sur les premières phrases de certains romans, un collègue m’a plutôt envoyé une « dernière phrase », et il s’avère que c’est celle de de Là-bas. Je la retranscris à votre intention :

Des Hermies se leva et fit quelques pas dans la pièce.
— Tout cela est fort bien, grogna-t-il ; mais ce siècle se fiche absolument du Christ en gloire ; il contamine le surnaturel et vomit l’au-delà. Alors, comment espérer en l’avenir, comment s’imaginer qu’ils seront propres, les gosses issus des fétides bourgeois de ce sale temps ? Élevés de la sorte, je me demande ce qu’ils feront dans la vie, ceux-là ?
— Ils feront, comme leurs pères, comme leurs mères, répondit Durtal ; ils s’empliront les tripes et ils se vidangeront l’âme par le bas-ventre !

Wow ! me suis-je dit. Un roman qui se termine bien est une promesse d’espoir. J’ai décidé alors d’en entreprendre la lecture, même si normalement les premières phrases influent davantage mes décisions de lecture que les dernières…

Là-bas raconte l’histoire d’un homme qui raconte l’histoire d’un autre homme… Cet homme est un écrivain et, comme beaucoup d’écrivains de la fin du XIXe siècle, il vit à Paris dans un logis sis sous les combles d’un vieil immeuble. Cet homme rédige un essai une Gilles de Rais (1405-1440), l’autre homme. Gille de Rais (orthographié Retz, parfois) est ce maréchal qui a combattu aux côtés de Jeanne d’Arc. Sauf que ce Gilles n’a pas été sanctifié comme la pucelle d’Orléans. Après s’être converti au satanisme, il a enlevé, violé et assassiné une centaine d’enfants, ce qui lui a valu d’être condamné à mort, bien entendu. Il n’avait pas quarante ans. Malgré son jeune âge, ça fait de lui un des plus grands tueurs en série de l’histoire du monde occidental…

Pendant qu’il travaille sur cet essai, Durtal (tel est son nom) a l’habitude de dîner chez un sonneur de cloches de l’Église Saint-Sulpice avec son ami Des Hermies, médecin de son état. Cela nous vaut d’ailleurs de jolies pages consacrées aux cloches d’église et l’art de les sonner. Pendant ces dîners, on parle de cloches, bien entendu, mais aussi de l’Église et de son contraire : les prêtres sataniques et leurs pratiques démoniaques. Non pas le satanisme à l’époque de Gilles de Rais, mais les pratiques actuelles de cette fin de siècle, le XIXe en l’occurrence.

Entre deux dîners, Durtal poursuit la rédaction de son essai. Un jour, il reçoit un message d’une inconnue qui souhaite entrer en contact avec lui. Suivent alors de nombreux billets échangés entre cette dame et lui. Durtal finit par apprendre son identité et décide de la rencontrer. Le récit aurait pu basculer alors dans une histoire romantique, une romance avec madame de Chantelouve… mais Huysmans ne tombe pas là-dedans et se concentre sur son sujet de prédilection : les dérives religieuses. Or, justement, il se trouve que madame de Chantelouve est une adepte des messes noires, car elle est sous l’emprise du chanoine Docre, un prêtre qui a choisi la voie du mal…

Le roman se termine comme il a commencé : autour d’un bon repas dans l’étrange logement de fonction qu’occupent le sonneur de cloches et sa femme.

Si vous avez envie de lire un roman qui a un début et une fin, une intrigue principale et des intrigues secondaires, des personnages auxquels vous pourriez vous identifier, un récit ayant une portée sociale (comme Zola, par exemple), alors Là-bas n’est pas pour vous. En revanche, si l’envie vous prend de sortir des sentiers battus de la littérature de convenance (y compris celle du polar contemporain dit nordique), d’aborder des sujets inhabituels (certes sombres, mais pas toujours), d’entrer dans une histoire sordide (heureusement racontée par des personnages qui ne manquent pas de gaieté), mais dont l’historicité ne fait aucun doute, bref de lire un roman qui tient parfois de l’essai et qui risque de vous entraîner là-bas, là où vous ne vouliez pas nécessairement vous rendre, alors tentez le coup avec Huysmans. En ce qui me concerne, je n’ai qu’un regret : celui de pas l’avoir lu avant…

Joris-Karl Huysmans. Là-bas, c1891, ouvrage libre de droit dont vous trouvez une bonne édition chez l’éditeur numérique Arvensa qui se spécialise dans la publication d’œuvres complètes des classiques de la littérature française.

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Quelques citations :

Religion : « Forcément dans ces heures où las de se battre contre des phrases, il jetait sa plume, il regardait devant lui et ne voyait dans l’avenir que des sujets d’amertumes et d’alarmes ; alors il cherchait des consolations, des apaisements, et il en était bien réduit à se dire que la religion est la seule qui sache encore panser, avec les plus veloutés des onguents, les plus impatientes des plaies ; mais elle exige en retour une telle désertion du sens commun, une telle volonté de ne plus s’étonner de rien, qu’il s’en écartait, tout en l’épiant. »

Argent : « Ses règles sont continues et toujours nettes. L’argent s’attire lui-même, cherche à s’agglomérer aux mêmes endroits, va de préférence aux scélérats et aux médiocres ; puis, lorsque par une inscrutable exception, il s’entasse chez un riche dont l’âme n’est ni meurtrière, ni abjecte, alors il demeure stérile, incapable de se résoudre en un bien intelligent, inapte même entre des mains charitables à atteindre un but qui soit élevé. On dirait qu’il se venge ainsi de sa fausse destination, qu’il se paralyse volontairement, quand il n’appartient ni aux derniers des aigrefins, ni aux plus repoussants des mufles. »