Julien Green : Les pays lointains

Je ne sais pas ce qui m’impressionne le plus chez cet écrivain. Le fait qu’il ait écrit ce magnifique roman à l’âge de 87 ans ? Le fait qu’il ait conservé pendant toute sa vie et ce, malgré les modes littéraires et les bouleversements politiques du vingtième siècle, le même style narratif de facture classique ? Le fait qu’il ait décliné l’offre que lui a faite l’État français d’embrasser la nationalité du pays dans lequel il est né et, surtout, dans lequel il a toujours vécu ? Je ne sais pas trop… mais je ne peux que ressentir de l’admiration pour cet écrivain discret qui a traversé le siècle sans trop se faire remarquer et que la publication de son journal à titre posthume – monumental tant par sa qualité que par sa quantité (des milliers de pages) – a révélé au grand jour.

Pour Wikipédia, Julien Green est un écrivain américain d’expression française. À l’exception de certains Cajuns, je ne vois pas ce que pourrait bien être un Américain d’expression française… Surtout que Julien Green – né Julian – s’avère le premier « étranger » à occuper un siège à l’Académie française. Et il est aussi un des premiers à avoir été publié de son vivant dans la prestigieuse collection La Pléiade de Gallimard. À mon avis, ça fait de lui un Français, au même titre que d’autres Français qui, contrairement à Julien Green, ont vécu la plupart du temps ailleurs qu’en France. Mais le pays, vous savez, ce n’est jamais aussi simple qu’on le voudrait. Parlez-en à des Québécois nés avant 1960…

Il y a autre chose aussi qui me fascine chez cet écrivain. Toute sa vie, il a pu concilier catholicisme et homosexualité. Il a toujours prétendu qu’il entretenait une relation platonique avec Robert de Saint-Jean, le compagnon avec lequel il a vécu pendant plus de soixante ans. Mais son Journal, récemment publié dans son intégralité, démontre plutôt que Julien Green a vécu une sexualité très active avec son compagnon, certes, mais aussi avec plusieurs autres partenaires, souvent avec la complicité de celui-ci, d’ailleurs. Bref, ce n’était pas tout à fait un saint… malgré sa foi inébranlable !

Les pays lointains a pour cadre l’État de la Géorgie en 1850. Il dépeint cette période particulière de l’histoire des États-Unis qui précède la Guerre de sécession. Le roman raconte l’histoire d’une jeune fille – Élizabeth – qui quitte l’Angleterre avec sa mère après la mort de son père. Pauvre, mais de bonne naissance, elle est accueillie par la famille de son père, qui dirige une plantation, tandis que sa mère, incapable de s’adapter au « Sud », rentre au pays, abandonnant du même coup sa fille.

L’intrigue, toute centrée sur Élizabeth, se déroule en trois lieux distincts. D’abord la plantation de Dimwood dirigée par son oncle Mr Hargrove. Ensuite, la ville de Savannah, capitale historique de la Géorgie, où habite l’Oncle Charlie, un ancien amant de sa mère, et puis dans la maison de villégiature de cet oncle après son second mariage, résidence somptueuse située en Virginie.

En jeune fille de son temps, Élizabeth semble figée dans une pratique religieuse quasi mécanique, une pratique qui se résume à la lecture quotidienne d’un passage de la Bible et, parfois, la prière du soir – généralement des pater. Bien entendu, elle est animée par les préjugés habituels des anglicans envers les catholiques. Là s’arrête sa spiritualité. Pour le reste, elle lit des ouvrages de bon goût et s’avère consciente la nécessité de tenir son rang, notamment vis-à-vis des domestiques noirs. Dans ce monde aux valeurs encore toutes aristocratiques, Élisabeth ne semble vivre que pour l’amour avec un grand A, amour qu’elle tente de découvrir, d’abord auprès de Jonathan, ensuite avec le fils d’Oncle Charlie, Ned, qu’elle finira d’ailleurs pas épouser. Après un événement tragique, que je vous laisse le soin de découvrir par vous-même, la conclusion de cet immense roman (par le nombre de pages, entre autres choses) se clôt à Savannah, capitale historique de la Géorgie. La jolie anglaise à la chevelure blonde et bouclée devient alors une femme. Un passage du roman suivant – Les étoiles du sud – résume bien les préoccupations de cette héroïne qu’une jeune fille du XXIe siècle aurait du mal à prendre comme modèle   :

« Installée à présent devant son miroir, elle examina son visage avec l’attention scrupuleuse d’un portraitiste qui étudie son modèle. Restait-il des traces de sa crise ? La drogue l’avait-elle marquée, flétri son teint, tiré ses traits, dessiné peut-être une ride, ce cauchemar de la femme ? Enfin était-elle toujours la belle Anglaise que les années n’atteignaient pas ? Seule la jeunesse rendait la vie tolérable. »

Ne me demandez pas si j’ai aimé ce roman, car je ne saurai vous répondre. Mais je n’ai pu m’empêcher de le lire jusqu’au bout malgré tout. Et je viens de commencer Les étoiles du sud, le tome 2 d’une trilogie connue sous le titre de Dixie. Est-ce un signe que je m’intéresse aux jeunes filles superficielles animées par des valeurs sclérosées et obsédées par leur beauté ? Il vaut mieux juger par vous-même ce roman écrit par un homme du XXe siècle, mais qui semble  appartenir à un autre temps. Vous n’avez qu’à en débuter la lecture, et vous me direz si vous irez aussi loin que moi… Tout ce que je peux dire avec une certitude absolue est que Julien Green écrit bien, très bien même.

Julien Green, Les pays lointains, Seuil, 1987