Jonathan Coe : Une touche d’amour

Je le confesse d’emblée : j’ai un faible pour cet auteur britannique dont j’ai lu tous les romans en traduction française, de Testament à l’anglaise (1995) à Bienvenue au club (2003) en passant par La Maison du sommeil (1998) et Les Nains de la mort (1990). Trois raisons, au moins, expliquent mon intérêt pour Jonathan Coe. D’abord, la plupart de ses romans se déroulent dans un univers temporel différé, passant d’un temps à l’autre, partant du présent en retournant au passé aussi souvent que nécessaire. Par exemple, dans La Maison du sommeil, le récit se déroule en alternance, chapitres impairs au début des années 1980, chapitres pairs à la fin des années 1990. Ensuite, l’auteur a l’habitude d’intégrer un récit dans le récit, recourant ainsi à différents types de narration, tantôt un témoignage, tantôt un extrait de journal, etc. Enfin, Jonathan Coe est un contemporain: l’époque de sa jeunesse est aussi la mienne, la nôtre – la jeunesse d’où tout part et qui détermine en grande partie ce que nous devenons plus tard: c’est assez précisément l’époque du déclin du rock progressif au profit du punk, celle des années Thatcher en Angleterre, des années de crise dans plusieurs pays occidentaux, époque aussi qui annonce la révolution technologique la plus importante que le monde ait connu depuis l’invention de l’imprimerie.

Une touche d’amour se déroule en 1986. Robin Grant, le héros – ou peut-être, devrais-je plutôt parler de l’anti-héros –, est un étudiant en littérature qui traîne la rédaction de sa thèse doctorale depuis plus de quatre ans. Il vit reclus dans un petit appartement de Londres, n’en sortant qu’à de rares occasions pour aller à l’université ou, mieux, pour aller se saouler dans un bar obscur de son quartier. Déprimé, voire dépressif, il occupe une partie de son temps à rédiger des récits qu’il consigne dans des carnets. Outre la politique anglaise qu’il critique durement, il s’intéresse à peu de choses et entretient avec Aparna, une jeune immigrée indienne, une amitié ambiguë. En lisant ses carnets – que l’auteur intercale dans son récit –, on comprend que Robin a connu un jour le véritable amour, une passion secrète et douloureuse qui s’est terminée de manière assez classique: l’objet de son amour a épousé son ami d’alors, Ted, un représentant d’équipement informatique qui lui rend d’ailleurs visite au début du roman. C’est justement après cette visite que la morne existence du héros est perturbée lorsque, pendant qu’il urine dans un bosquet d’un parc public, un petit garçon s’approche de lui pour récupérer un ballon: il est alors accusé d’outrage à la pudeur. Il fait alors appel à Emma, une avocate persuadée de l’innocence de son client. Toutefois, éprouvant des difficultés conjugales, la jeune femme n’est guère concentrée sur ce dossier et cède à la tentation de conclure une entente hors cours, entente qui suppose que Robin plaide coupable à ce dont on l’accuse. Après une période trouble au cours de laquelle Robin a cherché en vain à rendre visite à sa famille à l’extérieur de Londres, celui-ci se retrouve chez Aparna qui, au lieu de l’écouter, critique sans ménagement l’accueil que font les Anglais à leurs immigrants. Pendant qu’elle prépare du thé à la cuisine, Robin se jette par la fenêtre, commettant ainsi l’irréparable. Le roman se termine sur un retour sur la culpabilité d’Emma qui lit les derniers récits de Robin chez Hugh, un autre thésard plus ou moins raté. En épilogue, Aparna revient sur les lieux du drame une année plus tard, soit en 1987.

Honnêtement, Une touche d’amour n’est pas le meilleur roman de Jonathan Coe. C’est peut-être ce qui explique que, contrairement aux autres ouvrages de l’auteur, celui-ci n’a pas été publié chez Gallimard, du moins à l’origine puisqu’il a été réédité dans la collection de poches de cette maison d’éditions (Folio) en 2002. Cela dit, Une touche d’amour réunit tous les ingrédients présents dans les autres romans de Coe: l’humour grinçant qui égratigne nombre de préjugés de la société occidentale contemporaine; l’ironie qui permet d’atténuer la gravité des problèmes de société abordés par l’auteur; la satire du milieu universitaire ou du milieu des affaires prisé par la classe moyenne anglaise; des personnages d’un naturel désarmant qui, malgré leur côté trouble, nous sont éminemment sympathiques, sans doute parce qu’ils nous ressemblent. Si Une touche d’amour n’est pas un roman aussi bien réussi que Bienvenue au club, c’est sans doute parce que Coe introduit trop personnages, trop d’intrigues secondaires, sans prendre le temps de les développer, ce qui a pour effet de masquer le fil conducteur du récit: le drame intérieur de Robin Grant dont on comprend mal le suicide.

J’ai la conviction qu’il faut lire des romans mois réussis de temps à autres, comme il faut voir de mauvais films aussi, ne serait-ce que pour comprendre ce qui fait qu’un roman est « bon », et pas un autre. Les derniers romans de Jonathan Coe s’intitulent Le cercle fermé paru en 2005 en traduction française, ni plus ni moins que la suite de Bienvenue au club, les mêmes personnages vingt ans plus tard, et La pluie avant qu’elle tombe (2009).

Coe, Jonathan. Une touche d’amour (A Touch of Love) / trad. de l’anglais par Jean Pavans. Paris, éd. du Rocher, c2002, 2003 (Folio)

Janvier 2006, rév. 2010, puis 2020