Jean-Luc et Laurence

Pourquoi ce matin, alors que je quitte ce bus bondé pour entrer dans la station de métro, je pense à Laurence ? Pourquoi maintenant ? Pourquoi à ce moment précis où je suis bousculé par la foule qui se presse à la descente des bus ? Je ne sais pas… En revanche, je sais que je ne suis pas content de ces travaux réalisés à ce terminus d’autobus, travaux qui vont s’étaler sur vingt mois, presque deux ans ! Vous savez, à un âge avancé, deux années s’avèrent quasiment une éternité ! En fait, je ne sais même pas si je serai encore de ce monde dans deux ans. Étrange… au moment où des décideurs d’une société de transport public porte atteinte à ma qualité de vie, je pense à Laurence, à cette jeune fille qui a traversé mes années d’études du secondaire à l’université et que j’ai aimé sans aimer, et réciproquement. Cette Laurence qui a sorti avec Jean-Luc aussi pendant quelques années, notamment parce que je n’ai pas voulu d’elle…

À l’école secondaire, j’étais fou amoureux d’elle. Ça a commencé très tôt, en secondaire III. Chaque fois que je la croisais dans les couloirs du Collège Roussin, je me sentais mal, comme si le plancher allait se dérober sous mes pieds. Une fois, dans une classe de français, nous avons discuté de choses et d’autres pendant un bon moment. Je lui parlais sur un ton badin et elle m’encourageait à poursuivre, riant de mes propos à la limite de la blague. Le lendemain, pourtant, Line Comtois m’apprit qu’elle venait de perdre son père, ce qui expliquait pourquoi elle avait les yeux rougis par le chagrin. Je m’étais senti bête tout à coup de ne pas m’être rendu compte de son état. Puis les mois ont passé jusqu’à cet hiver 1975, dans une activité de théâtre, où elle est venue s’offrir à moi et, en raison de ma crainte d’elle, de l’impression que me faisait son corps magnifique, je l’ai repoussée, la laissant aller dans les bras de Jean-Luc. Je ne me sentais pas à la hauteur, trop intimidée, et j’ai agi comme un lâche. J’ai honte de mes dix-sept ans aujourd’hui. J’ai honte de ce comportement d’esclave. J’ai honte de l’avoir cédée à un ami, même s’il s’agissait de mon meilleur ami.

J’étais encore vierge, et je ne savais pas comment m’y prendre… Impressionné par elle, j’ai préféré me taire, et j’en ai encore le regret des dizaines d’années ans plus tard. Pourquoi n’ai-je pas eu le simple bon sens d’aller la voir et de lui dire, le plus honnêtement possible : « Je t’aime, Laurence, mais je n’ai aucune expérience des choses de l’amour… Alors, allons-y doucement, veux-tu ? »  Si elle m’aimait comme elle le prétendait, elle m’aurait pris la main pour me montrer le chemin.

Mais je n’ai pas eu le courage de dire, pas l’honnêteté d’avouer. Et je l’ai perdue en même temps que ma dignité… que j’avais pourtant peur de perdre en me livrant nu devant elle.

Alors, juste avant les vacances de Noël, lors d’une fête de notre groupe de théâtre de l’école, elle était venue me voir pour me dire qu’elle attendait ma décision. Allais-je, oui ou non, sortir avec elle ? Elle était si belle dans cette robe bleue qui moulait son corps de danseuse et qui mettait en valeur sa chevelure blonde qui descendait tout en boucles sur ses épaules. Elle est belle, trop belle pour moi, ai-je pensé, et, trop intimidé, je n’ai pas su répondre… Vous savez, à dix-sept ans, on n’est pas encore très sûr de soi…

Peu importe, quelques jours plus tard, dans une soirée bien arrosée chez Paul Tourangeau, un ami de la 8e avenue, Jean-Luc m’a approché :

– Gaby, que décides-tu pour Laurence ? Parce que, moi, j’attends que tu te décides pour tenter ma chance…

– Décidément, tout le monde attend après moi…

– Alors ? Je ne foncerai pas sans ton accord…

Voilà qu’on se partageait Laurence comme les Portugais et les Espagnols se sont partagés l’Amérique. Je dois reconnaître, toutefois, que Jean-Luc faisait preuve de loyauté, et moi de lâcheté.

– Vas-y, mon grand. Tente ta chance…

Un mois plus tard, au cœur de cet hiver de 1975, lors d’une classe neige organisée par le professeur de théâtre, il a tenté sa chance, et ma princesse s’est retrouvée dans ses bras. Cela m’a fait un grand coup, une souffrance atroce… mais je l’avais bien mérité.

Je venais d’avoir dix-huit ans.