Jacques Chessex : L’économie du ciel

Voici un étrange roman dans lequel l’écrivain suisse, auteur de L’ogre (1973), prix Goncourt, raconte un événement survenu alors qu’il avait huit ans, un événement qu’il a tu depuis, toute sa vie durant. Son père, professeur et directeur d’école, aurait tué – accidentellement, sans doute – une vieille dame qui s’apprêtait à dénoncer une agression sexuelle qu’il aurait commise sur une jeune réfugiée tchèque. Cet événement expliquerait le suicide de ce père indigne, quelque trente ans plus tard. De cela, toutefois, le narrateur ne peut en être sûr de sorte que le doute subsiste toujours, tous les gens impliqués étant morts depuis. Et c’est sur cette lancée, véritable exercice de style, qu’au tiers de son récit – fort succinct, convient-il d’ajouter – l’auteur bifurque, effectue un virage à 180 degrés : de son père il passe aux oiseaux, peut-être pour se désintéresser des choses basses, écrit-il. Et il ajoute : « Dans l’air, les ailes, l’affairement des volatiles, il y a l’indifférence à nos états toujours souffrants et coupables. Dans le vol il y a l’oubli possible de nos poids, de nos ressassements » (p. 34). Puis, au cours de ses activités auprès de ses amis ailés, le narrateur fait la rencontre de Claire, journaliste scientifique pour un magazine d’ornithologie, qui, peu de temps après ce premier contact, lui demande de l’aider à mourir, se sachant condamnée par la maladie.

Quelle est l’unité de L’économie du ciel? Quel est le lien entre les deux parties de ce roman qui, d’ailleurs, tient davantage de la nouvelle? La mort, sans doute, car elle est partout… En effet, l’auteur l’évoque dans ce qui lui revient en mémoire : la mort de la vieille dame du quartier, explication possible du suicide de son propre père, suivie de celle d’autres personnages ayant vécu à cette époque. Puis les oiseaux, allusion poétique à cette autre mort, celle d’une femme condamnée par la leucémie. En toute honnêteté, je n’ai pas bien saisi l’unité de ce récit qui m’a pourtant ravi, tellement Jacques Chessex manie la langue française avec aisance, avec raffinement. Peut-être ne faut-il pas toujours chercher à voir plus loin que les mots, à trouver une intrigue là où il n’y en a pas. Peut-être faut-il simplement se laisser bercer par les mots, comme à la lecture d’un long poème auquel m’a fait penser, en fin de compte, L’économie du ciel.

Jacques Chessex est un poète et romancier suisse né en 1934. Avant de mourir en septembre 2009, il nous avait laissé Un juif pour l’exemple (Grasset 2009), un roman salué par la critique.

Jacques Chessex, L’économie du ciel. Paris, Grasset, 2003

c2007, révisé en 2020