Jacques A. Bertrand : Le pas de loup

Encore un auteur que je ne connais ni d’Ève ni d’Adam. Il y a un peu moins d’un an, dans Le Magazine littéraire, j’ai lu une bonne critique de J’aime pas les autres (Jullliard 2007), un roman que je n’ai toutefois pas trouvé sur les rayons de la Grande bibliothèque du Québec, de sorte que, faisant contre mauvaise fortune bon cœur, je me suis rabattu sur Le pas de loup, un récit paru en 1995.

Le pas de loup est un roman intimiste qui raconte, en alternance, un événement, la mort de la mère, et ce qui en découle : l’apprentissage du deuil fait par le narrateur, un journaliste et écrivain français qui vit à Londres. Ce deuil, ce dernier le vit pendant une croisière qu’il fait pour le compte d’une revue britannique spécialisée dans le tourisme maritime. Récit en alternance, car pendant qu’un premier chapitre raconte le décès de sa mère avec tout ce qui s’ensuit (appel dans la nuit, voyage de Londres jusqu’à la petite ville d’Ardèche où le narrateur a grandi, réunion de famille, condoléances, funérailles, etc.), un deuxième, décalé dans le temps – sans doute quelques mois après l’événement – relate la croisière de luxe de New-York à Londres pendant laquelle le narrateur se remémore certains passages de son existence en lien avec sa mère, cette femme qu’il ne savait pas aimer autant, et expose, par la même occasion, ses états d’âme sur le monde. À mon avis, c’est en cela que réside l’originalité de ce roman, le fait qu’il raconte la même histoire avec ce léger décalage temporel. Autre particularité, les chapitres sur l’événement « mort de la mère » sont écrits à la deuxième personne comme, par exemple : « Une sonnerie de téléphone, dans la nuit. C’est votre frère. Il dit que c’est grave. Un accident de voiture… », alors que la croisière de luxe est relatée à la première personne, comme si l’auteur avait voulu marquer une distance émotionnelle face à l’événement, distance qu’il abolit par la suite alors qu’un certain laps de temps s’est écoulé depuis. Il s’agit d’un procédé habile, intelligent car, au lieu du récit complaisant, larmoyant et pleurnichard que personne n’a envie de lire, Jacques A. Bertrand nous offre une histoire authentique qui, non exempte d’émotion, sait toucher le cœur des êtres vieillissants que nous sommes en train de devenir et qui devront tôt ou tard faire face à la grande musique de la mort, autant celle de ceux qui nous entourent que la nôtre.

La mort, il en est beaucoup question dans Le pas de loup. Si vous la craignez, si vous n’aimez pas en entendre parler – bien qu’en parler l’éloigne, paraît-il –, ne lisez pas ce livre. Vous raterez alors une bonne occasion d’élargir votre horizon car, avec la mort, « mille détails de la vie quotidienne redeviennent ce qu’ils ne devraient jamais cesser d’être, des détails » (p. 57). Quant au deuil, il met l’esprit en mouvement. « À une vitesse qui vous donne la nausée. La souffrance, comme la joie, inonde d’informations. Vous ne pouvez pas suivre. (Le cerveau humain, dit-on, ne fonctionne ordinairement qu’à dix pour cent de ses possibilités: ça paraît raisonnable. En temps normal, sagement, nous nous interdisons de penser.) » (p. 56)

Personnellement, j’ai aimé m’adonner à la lecture tranquille du pas de loup, un récit poignant, mais jamais pathétique. Un livre de vacances, oserais-je avancer… qui se déguste à petite dose, comme tout ce qui a du goût, mais que vous lirez très vite, vous verrez.

Jacques A. Bertrand est né à Annonay, une petite ville d’Ardèche (France), en 1946. Outre Le pas de loup, qui a obtenu le Prix du Flore en 1995, il a publié plusieurs romans dont Le sage a dit (1997), L’Infini et des poussières (2001), Dernier camps de base avant les sommets (2002), L’Angleterre ferme à cinq heures (2003), Rappelez moi votre nom (2004), La Course du chevau-léger (2006), J‘aime pas les autres (2007), Les sales bêtes (2008) et Mariages (2010).

Jacques A. Bertrand. Le pas de loup. Paris, Julliard, 1995.

Juillet 2008, mis à jour en juin 2019