Écouteurs

J’ai souvent voyagé seul dans ma vie et, au cours de ces voyages, j’ai eu comme voisins de vol toutes sortes de personnes avec lesquelles j’ai échangé le temps de parcourir une distance entre un pays et un autre. Étrangement, je garde un bon souvenir de plusieurs de ces individus, même si je n’ai eu avec eux que des conversations sans lendemain car, malgré l’échange de numéros de téléphone, jamais je n’ai revu l’un d’entre eux.

Parmi ces personnes, je me souviens d’un père séculier qui, de retour d’un long séjour dans un quelconque pays d’Afrique, a insisté pour m’offrir un digestif, constatant que je n’avais pas le sou. Je revenais alors de France où j’avais exercé le métier de vagabond pendant quelques mois. J’avais le cœur gros parce que je n’avais aucune idée de ce qui m’attendait. Sans femme, sans emploi, sans perspective d’avenir, je ne comptais que sur une poignée d’amis fidèles pour m’aider à me remettre sur les rails de l’existence. Je me suis ouvert à ce religieux, lui racontant mes inquiétudes, lui faisant part de mon désarroi face à l’avenir. Il m’a écouté en sirotant son cognac, puis il m’a dit : « Ne vous inquiétez pas de ce qui n’est pas encore là et faites confiance à la vie. Tout vient à point à l’homme de bonne volonté ». Je ne sais pas s’il s’agissait de propos convenus ou pas, mais tout s’est passé pour le mieux par la suite…. Et, si je suis parti aux Comores quatre ans plus tard, c’est sans doute à ce père que je le dois.

Justement, c’est lors de mon départ pour les Comores que j’ai fait une autre rencontre. Je partais pour une période de deux ans et, bien entendu, tout en étant excité par ce départ vers l’inconnu, je me sentais triste d’avoir quitté ma famille et mes amis. Pour une raison que j’ignore, la compagnie aérienne m’avait surclassé, de sorte que je me suis retrouvé en classe affaires confortablement assis à côté d’un professeur de droit qui partait en Corse pour se consacrer à l’écriture d’un essai sur le droit international. Il connaissait les Comores, connaissance toute théorique et strictement limitée à son champ d’intérêt : le droit international. Marié, père de deux enfants, la petite famille le rejoindrait après l’année scolaire et logerait avec lui dans cette petite maison près de Bastia qu’il avait louée jusqu’à la fin de l’été. Même s’il avait affaire à un jeune homme démuni qui partait à l’autre bout du monde pour un salaire de 800 dollars par mois, le professeur de droit n’a pas fait montre de condescendance à mon endroit. Mais il ne m’a pas non plus témoigné de sympathie, contrairement à mon patron bedonnant qui avait pris la peine, avant mon départ, de me dire que, lui, s’il était jeune… sachant pertinemment qu’il n’aurait jamais commis une telle folie, même en sa jeunesse. Cette rencontre m’a permis de prendre conscience, de manière bien tangible, de l’effroyable disparité entre les hommes et les femmes de ce monde, de l’inégalité indécente entre moi, par exemple, et cet homme privilégié, mais encore plus entre moi-même, jeune homme désœuvré de trente ans, et ceux vers lesquels j’allais à la rencontre dans cette île de l’océan Indien, située à l’entrée nord du canal de Mozambique.

Quelques années plus tard, dans l’avion qui m’emmenait au Cap-Vert, j’ai rencontré un fonctionnaire capverdien marié à une Russe qui ne cessait de me décrire la misère de son pays tout en sirotant un café aromatisé au cognac. Puis je me souviens de cet entrepreneur beauceron qui se plaignait de la difficulté de trouver de la main-d’œuvre, même étrangère, pour travailler dans son usine de Saint-Joseph-de-Beauce Nerveux et vaguement anxieux, il quittait le Québec pour la première fois de sa vie pour tenter une opération de recrutement en France, pays qu’il associait essentiellement à Louis de Funès. Puis il y a eu cette Québécoise d’origine grecque qui allait à Athènes pour la première fois de sa vie et qui nous accusait, nous les Québécois, ne pas avoir accueilli les immigrants grecs dans nos écoles pour des raisons religieuses.

Bref, j’ai de bons souvenirs de toutes ces rencontres – éphémères, certes, mais pas tant que ça puisqu’elles ont été conservées dans ma mémoire.

Aujourd’hui, je suis en voie de devenir un vieil homme, et je ne voyage plus comme avant, ayant un emploi stable dans la ville qui m’a vu naître. Récemment, alors que j’allais retrouver mon épouse en France, je me suis trouvé assis entre deux jeunes gens. À ma gauche, une jeune femme aux cheveux blonds, jolie, la vingtaine avancée, qui tenait fermement à la main un téléphone à grand écran de marque coréenne, comme s’il s’agissait du prolongement naturel de son corps. À ma droite, un homme dans la trentaine, bardé de produits à la pomme : téléphone, tablette, montre connectée.

Les technologies ont décuplé les possibilités de communication entre les humains, mais essayez donc d’engager la conversation dans un avion ? Avec les écouteurs en permanence dans les oreilles, c’est devenu quasi impossible. À l’exception du bonjour timide que la jeune fille m’a adressé quand elle a pris sa place, nous n’avons échangé aucune parole pendant les sept heures qu’a duré le vol pour Paris. Avec le jeune homme, aucun échange non plus, même pas les salutations d’usage. Ils ont passé l’un comme l’autre tout le vol avec des écouteurs dans les oreilles. La jeune femme a enfoui des intra-auriculaires dans ses orifices de manière à ne pas entendre les bruits ambiants, une conversation étant considérée comme « bruit », bien entendu… Quant au jeune homme, il a posé sur sa tête un énorme casque d’écoute, probablement équipé d’un mécanisme sophistiqué de réduction de bruit. Qu’ont-ils fait pendant tout le vol ? Voir des vidéos : des films d’action, des clips musicaux, des émissions de télé en podcast, etc. Bref, ils se sont gavés de divertissements jusqu’à la nausée.

Au moment du repas, j’ai eu le vague espoir que nous pourrions converser un peu, parler de choses et d’autres, où ils vont, que font-ils dans la vie, etc. Vous savez, ce genre de choses dont on discute dans les transports, surtout lors de trajets aériens de six à huit heures. Des choses sans importance au départ, mais qui parfois deviennent passionnantes si une étincelle se forme dans l’interaction de deux êtres humains. Des discussions sans lendemain qui laissent néanmoins un souvenir durable dans notre mémoire. Cet espoir s’est vite évaporé : ils ont dévoré le contenu de leur plateau sans ôter leurs écouteurs. À peine ont-ils remercié l’hôtesse qui avait d’ailleurs renoncé à recourir à la voix humaine pour communiquer avec eux.

Ce voyage de Montréal à Paris s’est déroulé sans échange aucun avec ces deux frères humains qui n’ont pas daigné s’intéresser à l’homme vieillissant que je suis. Quant à moi, coincé au milieu de ces mutants aux oreilles surdimensionnées, je n’ai rien eu d’autre à faire que de me plonger dans la lecture d’un roman et, bien entendu, dans le sommeil, ce sommeil léger, peu reposant, typique des voyages en avion, mais qui a au moins l’avantage de vous inonder de rêves.

Les technologies ont décuplé les possibilités de communications, réduisant la distance entre les hommes et les femmes de ce monde. Mais elles ont aboli en même temps les contacts de proximité, de sorte qu’on préfère aimer ses semblables de loin… car l’exercice qui consiste à découvrir l’humanité des individus qui partagent un espace commun pendant un laps de temps donné se fait rare de nos jours, de plus en plus rare. S’ouvrir à l’autre, même s’il ne fait pas partie de notre monde, est devenu difficile. En mettant un frein aux échanges entre les hommes et les femmes, les écouteurs des appareils mobiles ont pour effet d’appauvrir notre humanité.

Chacun dans sa bulle et les moutons seront bien gardés.