Dominique Demers : Maïna

Les romans inscrits au programme de français de la cinquième secondaire du ministère de l’Éducation du Québec ne sont jamais très attirants. Cela s’explique sans doute par le fait que nous sommes obligés de les lire, et personne n’aime l’obligation en littérature. Histoire d’encourager mon fils, à qui il ne reste que ce cours pour obtenir son diplôme, j’ai décidé de lire un roman québécois en parallèle avec lui. Parmi les quatre titres qu’on lui a « suggérés », son choix s’est arrêté sur Maïna, un roman de Dominique Demers, une auteure bien connue dans le milieu de la littérature pour la jeunesse. Maïna, toutefois, s’avère sans conteste un roman destiné à un public adulte.

Dans Maïna, Dominique Demers aborde le thème de la rencontre entre les autochtones et les Inuits dans ce qu’elle appelle la préhistoire du Québec, une période que nous ne connaissons à peu près pas, si ce n’est que par les quelques artéfacts archéologiques qui ont été trouvés ici et là au fil du temps. Elle retrace le parcours d’une autochtone qui, de son village de la Basse-Côte-Nord, se rend toute seule jusqu’à la rive ouest de la baie d’Ungava, il y a de cela 3 500 ans. Fille de Mishtenapeu, chef des Presque-Loups (sans doute des Innus), Maïna chasse à la manière des hommes, ce qui déplaît à Saito, neveu du chef à qui elle est promise, même si elle ne ressent que dégoût pour celui-ci. En effet, Saito est brutal, cruel, et ne rêve que du jour où il pourra soumettre Maïna, quitte à la battre aussi souvent qu’il le voudra, pratique autorisée chez les Presque-Loups pour autant qu’elle s’exerce sur la personne de sa conjointe légitime… Pour retarder le moment où elle devra lui appartenir, Maïna dissimule ses règles le plus longtemps possible, car Saito attend ce signe pour la prendre.

Puis survient un groupe d’Amérindiens d’une tribu des grands lacs et, parmi eux, Manutabi, un homme dont Maïna tombe amoureuse, sentiment tout à fait réciproque. Les deux concoctent un plan pour échapper aux Presque-Loups qui, sous l’influence de Saito, estiment que les esprits ne leur sont plus favorables depuis l’arrivée de Manutabi et des siens. Le chef Mishtanapeu se mourant, le plan est mis à exécution. Sauf qu’il ne réussit qu’en partie, car seule Maïna parvient à s’enfuir en canot… jusqu’à ce que, très loin au nord, elle meurt pratiquement de froid, de faim et d’épuisement. Heureusement, un Inuit du nom de Natak, qui s’aventurait dans les parages, la trouve, gisant dans un abri de fortune. Cette femme menue, croit-il, correspond à celle qu’il avait rêvée… Alors, il la charge sur ses épaules et la ramène dans son village, situé au-delà de la toundra subarctique. C’est là que Maïna vivra désormais, partageant les difficiles conditions de vie des Inuit qui survivent tant bien que mal, à la merci du climat, de la chasse et de la pêche. Maïna se liera à Natak, bien sûr, ce qui n’ira pas sans déplaire aux femmes du village qui n’aiment guère cette étrangère. Le roman connaîtra malgré tout une fin heureuse que je vous laisse découvrir par vous-mêmes.

En dépit des recherches qu’a faites Dominique Demers pour écrire ce roman, Manïa n’est pas un récit archéologiquement vérifiable, du moins pas en ce qui a trait à l’univers mythique des autochtones et Inuits. Certes, on peut juger crédible la description de leur civilisation matérielle mais, pour le reste, je demeurerais prudent. D’ailleurs, ce qui m’a plu dans Maïna, ce n’est pas ça – c’est-à-dire la description du mode de vie des Inuits – mais plutôt la qualité de l’écriture de l’auteure qui nous donne à lire un récit bien structuré auquel on s’accroche, comme on s’accroche à la lecture d’un conte. En effet, par moments, on se laisse prendre au jeu tellement le récit est enlevé. Par contre, je ne crois pas à cette autochtone qui, amoureuse à l’occidentale, quitte son clan pour échapper à un mariage arrangé, pour ne pas dire forcé. Et je déplore aussi le manque de distance de l’auteure quand elle décrit l’influence des esprits, et autres sornettes de ce genre, sur la vie de ces hommes et de ces femmes. J’irais même jusqu’à dire qu’elle adhère aux mythes autochtones, à cette civilisation où, en raison des dures conditions de vie, les faibles n’ont pas leur place. Je n’aime pas non plus la manière dont elle décrit les pratiques sexuelles des Inuits, comme si elles étaient nécessairement directes et brutales. En témoignent les deux passages suivants – autant d’exemples récurrents de la sexualité supposément vécue par les Inuits : « Natak retira vivement son pantalon d’ours blanc puis fit glisser maladroitement celui de Maïna. Il la pénétra immédiatement. Maïna sentit des vagues rouler dans son ventre puis gonfler et enfler jusqu’à atteindre des hauteurs vertigineuses avant de la submerger entièrement » (p. 231). Et un peu plus loin : « Natak retira sa tunique de phoque et son pantalon d’ours. Les fourrures tombèrent sur les pierres glacées. Maïna sentit une sève chaude sourdre de son ventre et irriguer tous ses membres. Elle ne ressentait ni l’humidité, ni le froid. Seul comptait désormais le corps dur et chaud de Natak » (p. 282). Je suis loin d’être convaincu que les Inuits faisaient l’amour comme ça… mais peut-être est-ce ainsi que nous les imaginons…

Dominique Demers est née à Hawsbury en Ontario en 1956. Auteure prolifique de romans pour la jeunesse, elle enseigne cette littérature à l’Université du Québec à Montréal. Par ailleurs, elle collabore régulièrement avec des journaux et magazines, comme Châtelaine, L’Actualité et Le Devoir. Son œuvre lui a valu de remporter de nombreux prix et récompenses dont l’Ordre du Canada en 2005.

Dominique Demers, Maïna. Montréal, Québec-Amérique, 1997

2008, rév. 2013