Création et logique marchande (Les créateurs 2)

Le problème de nombreux artistes québécois, voire francophones, c’est qu’ils obéissent – sans doute bien malgré eux – à cette logique marchande insufflée par leurs agents et par toute cette faune qui vit de la création, peut-être dans l’intérêt des créateurs, mais dans cet intérêt immédiat qui ne va jamais au-delà du court terme. Et cela touche autant les auteurs, les compositeurs, les interprètes que les artistes en art visuel, scénique et autres.

Cette logique prétend, par exemple, qu’un groupe rock ou pop doit limiter le nombre de disques qu’il pourrait sortir en raison de l’étroitesse du marché. Selon leurs analystes de haute voltige, le marché ne saurait absorber plus d’un produit culturel par année. Comme vous pouvez le constater, nous sommes bien dans cet univers marchand qui voit les œuvres comme des “produits” devant être « mises en marché » en fonction d’une « clientèle cible ». Quand je fais allusion à cette faune, j’inclue bien entendu les bureaucrates de la culture qui, avec de bons salaires et de bonnes conditions de travail (assurance, maladie, retraite), travaillent dans l’intérêt de la “culture”, notamment en élaborant divers programmes de subvention visant, toutefois, davantage les institutions culturelles que les créateurs eux-mêmes. Ces professionnels de la culture planifiée sont ces mêmes spécialistes, remarquez, qui n’ont pas su anticiper le MP3 et qui s’étonnent de l’impact négatif de la musique en streaming sur le gagne-pain des artistes. Il s’avère tout de même stupéfiant que ces spécialistes, qui s’enfoncent dans des études stratégiques sans fin sur le développement culturel, ne voient jamais rien venir… Un peu comme les économistes du monde entier qui se sont laissés surprendre par la crise financière de l’automne 2008. Bref, on peut se demander parfois à quoi ils servent…

La création n’a que faire de la logique marchande. Le créateur authentique poursuit son oeuvre et le rôle de son agent devrait se limiter à la stricte logistique promotionnelle. Frank Zappa sortait parfois jusqu’à trois disques en une seule année. Croyez-vous qu’il se souciait de l’étroitesse du marché ? Quand les membres du groupe Yes ont lancé l’album Tales from topographic ocean en 1973, est-ce qu’ils se sont demandé si un album double ne comprenant que quatre chansons de vingt-cinq minutes chacune allait se vendre ? Leur agent, sans doute… mais certainement pas ce groupe qui était animé d’un esprit créatif remarquable. Yes est passé à la postérité et leurs œuvres s’inscrivent à tout jamais dans l’histoire de la musique. Alors que les artistes qui ont écouté leurs agents finissent tôt ou tard dans les égouts de l’Histoire…

Plusieurs créateurs recourent aujourd’hui à des plateformes de financement participatif pour financer la production d’un album ou l’écriture d’un roman. Des groupes de rock progressif comme Spoke’s Beard ou Marillion empruntent régulièrement cette voie, ce qui leur permet justement d’échapper à cette logique marchande tout en vivant de leur art avec dignité. Par ailleurs, des écrivains se tournent vers l’auto-édition et, grâce à ces moyens alternatifs, arrivent à vivre plus facilement de leur plume que de nombreux auteurs publiés.

Non, contrairement à ces oiseaux de malheur qui clament sur tous les toits que les technologies sont en train de tuer la culture, il faut admettre que ce sont plutôt ces nouvelles pratiques qui lui permettent de renaître. La création est une chose, sa marchandisation en est une autre. Reste à apprendre à bien faire la distinction entre les deux et à comprendre que ceux qui défendent une certaine vision de la culture défendent surtout leur intérêt, pas celui de la création.

La création est un souffle qui vivra à jamais dans l’âme des hommes et des femmes de bonne volonté. Ne le laisser pas s’éteindre en vous prêtant au jeu des stratèges culturels.

Mise en ligne le : 2018-02-15