Les mots de la fin

Conversation avec deux Africaines sur la démocratie


Daniel Ducharme | Société | 2024-03-15


Au début de son mandat, quand le gouvernement libéral de Justin Trudeau a vécu une crise diplomatique avec la Chine en raison de l'affaire de la présidente de Huawei, arrêtée à Vancouver sur ordre des Américains, je me souviens que le Premier ministre avait clamé haut et fort qu'il fallait porter les valeurs de la démocratie partout sur la planète. Un discours qu'on aurait qualifié d'impérialiste en d'autres temps mais qui ne choque personne aujourd'hui. Que voulez-vous, nous sommes davantage préoccupés par le sort de certaines communautés que par les millions de personnes vivant dans l'hémisphère sud, cet ensemble de pays qu'on considère comme un réservoir de ressources humaines, des hommes et des femmes corvéables à merci en fonction de nos besoins en main d'œuvre. La démocratie parlementaire s'avère sans doute un système politique acceptable dans certains pays du nord, mais devrait-on en faire un modèle universel exportable partout, jusqu'aux coins les plus reculés du confins de la Terre ? Le Premier ministre le pense, lui. Et la plupart des journalistes qui érigent la démocratie en valeur absolue, aussi.

Hier après-midi, j'ai pu entendre un autre discours, celui de deux Africaines dans un marché de Noël, une Tchadienne et une Malienne. Ces deux femmes vivent au Québec depuis plus de vingt ans et, par conséquent, elles ont eu amplement le temps de se familiariser avec nos valeurs. Ces femmes et moi étions tranquillement assis au kiosque de la Tchadienne qui, malgré ses soixante-quinze ans bien sonnés, fait du commerce pour arrondir ses fins de mois. Nous parlions de tout et de rien quand, soudain, elles se sont mises à parler de leurs pays respectifs et de la situation politique qui y prévaut. À leurs yeux, il ne fait aucun doute que la démocratie parlementaire, que l'on tente d'implanter en Afrique depuis le début des années 1990, a déstabilisé, fragilisé et appauvri leurs pays, comme bien d'autres pays d'Afrique d'ailleurs, notamment la Côte-d'Ivoire. Depuis qu'on a introduit le multipartisme, les guerres intestines ont débuté pour ne jamais s'arrêter, ce qui a eu pour effet d'accentuer la corruption et, par le fait même, l'enrichissement d'une partie infime de la population. Aujourd'hui, ces deux femmes ne peuvent plus vivre dans leur pays, miné par l'insécurité, la misère et la guerre. Les milliards de dollars distribués par l'Occident pour "faciliter la transition démocratique" ont surtout favorisé l'accroissement des inégalités sociales. Au temps de leur jeunesse, elles ont pu fréquenter l'école publique, faire des études grâce à des bourses (dont plusieurs étaient attribuées par l'ex URSS, par ailleurs), nourrir leur famille, etc. Aujourd'hui, tout le monde ne cherche qu'une seule chose : se tirer pour se planquer en France, au Canada ou ailleurs. L'école publique, désertée et sous-financée, a été remplacée par l'école privée, florissante et diversifiée. Personne ne veut plus travailler pour le public et, ceux qui le font encore, se font embaucher en parallèle par le secteur privé. Et il se passe exactement la même chose dans le domaine de la santé. Bref, si on n'appartient pas à la tranche de la population qui profite de la démocratie, la seule chose qui convient de faire, c'est soit travailler pour le privé, en espérant de pas succomber à une attaque de bandits en rentrant chez soi le soir (dans sa maison protégée par des gardes de sécurité), soit partir à l'étranger, espérant une vie meilleure. Alors, ces deux femmes s'étonnent que les Occidentaux ne comprennent pas qu'on expulse les militaires français du Mali, du Gabon, du Tchad... au profit des Russes. Il faut savoir que de nombreux Africains parlent couramment le russe compte tenu du fait qu'ils y ont fait leurs études dans les années 1990. - Mais nombreux aussi ceux qui ont étudié en France, au Canada et aux États-Unis, non ? leur ai-je demandé. - Oui, m'ont-elles répondu, mais souvent ils restent là-bas alors que ceux qui ont étudié en Russie reviennent.

Je ne sais pas trop ce que je dois penser de cette conversation. Je sais qu'en nos pays on a toujours démonisé les Russes. On le faisait à l'époque du communisme, et on le fait aujourd'hui depuis l'accession au pouvoir de Vladimir Poutine. Mais Poutine ne sera pas toujours là, et on ignore ce qu'il adviendra de ce pays à la culture immense. Mais, Russes ou pas, l'Afrique peut puiser dans ses propres traditions pour gouverner. Aux Comores par exemple, avant la démocratie, les communes étaient gouvernées par des chefs de village qui, souvent, prenaient les décisions par consensus. On se souciait de l'eau, de la répartition des terres, des ressources, si maigres fussent-elles. Aujourd'hui, ce sont des chamailles de partis sans fin qui n'aboutissent à rien. Enfin, bref, la démocratie n'est pas la même pour tout le monde et, surtout, il existe d'autres systèmes politiques qui peuvent être mieux adaptés à des réalités différentes. Parfois, un roi vaut mieux qu'une élection à vingt-deux partis politiques...


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