Les mots de la fin

Vivre par amour


Daniel Ducharme | Idées | 2023-11-15


Je termine un autre volume de Terremer, un roman d'Ursula LeGuin, une écrivaine américaine de fantasy. L'ultime rivage, ce troisième roman de la série, parle beaucoup de la mort, de ceux qui, par la magie, la combattent, et, ce faisant, concourent à détruire le fondement même de la vie : l'être dans toute son essence. Bien entendu, lire sur la mort me donne encore envie d'en parler, ou plutôt d'écrire moi-même sur ce sujet. La mort, que voulez-vous, je ne peux m'empêcher d'y penser à la veille de mon anniversaire de naissance, l'âge qu'avait mon propre père au moment de quitter ce monde. Certes, je n'ai pas vécu la même vie que lui, mais n'empêche, ça fait réfléchir.

La question qui se pose ici est : Que vais-je faire face à la dégradation de mon corps ? Je me suis toujours dit que le temps serait venu de partir, de tirer ma révérence, quand il ne serait plus en mesure de me porter. Mais aurais-je le courage de le faire ? Et si je le faisais avant qu'il ne me lâche, ce corps, comme l'ont fait mes amis Jean-Luc et Dumontais il y a quelques années ? Il est difficile de décrire mon attachement à la vie, même si je n'ai plus grand chose à en espérer. Car bon gré mal gré je ressens toujours de la joie à la vie intellectuelle, notamment par la lecture, l'écriture, la créativité en général. Mourir revient à renoncer à tout cela. Mais, au fond, ce n'est pas non plus grand chose que tout cela, et je ne crois pas que cela suffise à m'empêcher de faire le saut dans le Grand Néant. Remarquez, l’inverse est aussi vrai : ce tout cela constitue aussi une raison de vivre. Je n’aurais pas connu les symphonies de Bruckner si j’étais mort à l’âge de cinquante ans. Je n’aurais pas eu cette conversation avec une amie si j’avais quitté ce monde trop tôt. Et pas plus tard qu’à l’automne dernier, je n’aurais pas ressenti cette joie de voir, en vidéo conférence, ma femme si heureuse quand elle est arrivée à bon port au bout d’un long voyage.

Pour dire la vérité, c'est surtout l’amour des autres qui nous motive à vivre. Ces amis qui comptent sur nous. Et nos enfants, bien entendu, car ce sont eux qui, en définitive, nous empêchent de mourir, qui nous obligent à vivre afin qu’on leur apporte notre soutien, qu’on les aide à traverser les épreuves, à affronter les embûches que la vie ne manquera jamais de semer sur leur chemin. Oui, nos enfants, rien d'autre.

Quand les textes sacrés abordent la thématique de la vie et de l'amour, c'est peut-être à cela qu'ils font allusion. S'il faut être prêt à mourir par amour, il faut aussi être prêt à vivre par amour afin que, jusqu'à la fin, on puisse aider ceux qu'on aime. Alors, je ne comprends toujours pas pourquoi mes deux amis se sont donnés la mort malgré leur amour pour leurs enfants, pour leurs proches. Dumontais a laissé quatre enfants dans le deuil. Quatre enfants qui n'ont ni père ni mère et qui devront franchir les étapes de la vie sans leurs parents, sans le regard bienveillant de leur père et de leur mère, morte d'un cancer quelques années avant le suicide de mon ami. Quant à Jean-Luc, il n'avait pas d'enfant naturel mais il prenait soin du fils de sa femme et de cette femme elle-même. Tous deux ont beaucoup souffert de son départ. Non, je ne m'explique pas le geste de mes deux amis compte tenu de ces circonstances. On dira que, pour l'un comme pour l'autre, la vie n'avait pas rempli ses promesses. Mais n'est-ce pas le cas pour la plupart d'entre nous ? Les ailes de la jeunesse ne nous permettent plus de voler très haut quand notre corps et notre âme, plombés par les années, sont devenues trop lourds à porter. En vieillissant, nous nous rapprochons de l'albatros, l'oiseau dont Baudelaire a fait un si beau poème. Il en est ainsi pour chacun d'entre nous.

Alors, vivre ou mourir ? En ce qui me concerne, la question ne se pose pas, du moins pas pour le moment. Et tant que mon corps me portera, tant que je ne deviendrai pas un poids pour mes proches, elle ne se posera pas. Alors, je vais continuer à vivre, pour l’amour de mes proches, et aussi pour les joies que la vie m’apporte, bon gré mal gré, en ma vieillesse.

Quant à mes deux amis, comment pourrais-je les comprendre, au fond ? Aujourd’hui, j’en arrive à la conclusion, toute simple, que je ne suis pas habilité à juger les vivants et les morts et que, malgré ma peine, qui s'atténue petit à petit avec le temps, je ne peux que les aimer, en acceptant leur départ tout en m’en désolant.


Revenir en haut de la page