Au marché aux puces

Pour soutenir mon épouse qui tient la cuisine au marché aux puces de la paroisse Saint-Édouard, quartier Petite-Patrie à Montréal, j’ai loué un petit espace afin d’écouler mes vieux livres qui encombrent depuis trop longtemps le sous-sol de mon domicile. Compte tenu du prix de vente (un ou deux dollars pièce), je ne suis même pas sûr de faire mes frais… Mais c’est sans importance parce que je prends beaucoup de plaisir à me mêler aux uns et aux autres, des gens pour qui cette activité permet de générer un complément de revenu, sans doute modeste pour ne pas dire inexistant à l’exception des maigres pensions qu’ils reçoivent.

Au fond de la salle il y a deux grands-mères qui vendent des gâteaux qu’elles font elles-mêmes ainsi que de la vaisselle « vintage ». Les gâteaux se vendent bien ; la vaisselle, je ne sais pas. Mais elles sont là chaque mois, alors j’imagine qu’elle tire un petit quelque chose de leurs activités. Je les appelle « grands-mères » parce qu’elles me rappellent les vieilles femmes de mon enfance, sauf que nous sommes ici et maintenant, et je constate que la pauvreté guette de nombreuses personnes âgées, ces femmes qui sont à des kilomètres du modèle je-me-tire-à-55-ans-pour-voir-la-tour-Eiffel. Toutefois, la pauvreté, dans la tenue de ces grands-mères, se porte dignement. Et leurs gâteaux sont succulents.

Au milieu de la salle, il y a deux africaines qui vendent des produits de leurs pays d’origine. J’ai mis pays au pluriel pour respecter la véritable provenance de ces femmes : l’Afrique centrale. En Afrique, la région s’avère plus précise que le pays, les États étant souvent des créations artificielles issues de la colonisation européenne. Elles vendent des vêtements, des bijoux et certains aliments. Elles sont gentilles et font généralement d’assez bonnes ventes.

Juste derrière elles, une libanaise qui vend de la maroquinerie et un peu n’importe quoi. Les Africaines ne l’aiment pas trop, car plusieurs de ses produits, vendus sous le label Afrique, proviennent de Chine. Elle vend donc à meilleur prix, cassant ainsi le marché… Visiblement, elle est d’immigration récente parce qu’elle a du mal à s’exprimer correctement en français. Mais comme les autres, elle fait des pieds et des mains pour arrondir ses maigres fins de mois.

Près de moi, un groupe de trois québécoises dites de souche ont passé la journée à se plaindre des organisateurs de l’événement. L’espace est trop réduit, il n’y a pas de stationnement, une musique d’ambiance aurait été appréciée, la salle est plein de vendeurs du dimanche (comme moi, par exemple…), etc. Ce qui m’étonne le plus chez ces femmes d’âge mûr, c’est leur vulgarité. Elles sont incapables de s’exprimer sans mettre un tabarnak ou un astie au milieu de la phrase. Ce n’est pas un très bon exemple pour les enfants des Africaines qui déambulent dans les allées du marché… Par ailleurs, le sens de leur bonté – car je me dis qu’il y a sûrement présence de bonté en elles, car, la vulgarité en moins, elles proviennent du même milieu que moi – s’avère annihilé par l’appât du gain. Le manque d’argent, ou le besoin constant d’en avoir davantage, suscite immanquablement l’atrophie du sens moral chez l’individu. L’argent, comme on le sait, on n’en a jamais assez… Ces femmes gagneraient à prendre pour modèle les grands-mères du fond ou les Africaines. Pourquoi chercher des modèles à l’autre bout du monde alors qu’ils sont souvent à notre portée ?

Ce texte sur ce marché aux puces, qui se tient dans une salle paroissiale à la limite de la vétusté, n’est rien d’autre qu’un croquis fait à main levée d’un pan de la société québécoise. Une société non exempte de contradictions mais où le vivre ensemble s’exprime au quotidien. À Montréal, à tout le moins. Ne cherchez pas plus loin.