Amitié

Je m’étonne toujours quand un dictionnaire définit un objet par ce qu’il n’est pas, un peu comme si on voulait définir la haine par le fait de ne pas aimer – le non amour. On comprend vite la démarche erronée d’un tel procédé qui laisse entendre que, quand on n’aime pas quelqu’un, on le déteste. Cette pratique est d’ailleurs déconseillée par les taxonomistes, ces spécialistes qui ont pour tâche de concevoir des structures classificatoires. En effet, il serait bien absurde de définir la femme comme un non homme… Pourtant, le Petit Robert n’hésite pas à commettre cette bévue quand il définit l’amitié comme un « sentiment réciproque d’affection et de sympathie qui ne se fonde ni sur les liens de sang, ni sur l’attrait sexuel. » Alors, qu’est-ce qu’un ami, s’il n’est ni un frère ni un amant ?

Paul Laurendeau,, auteur et, incidemment, ami, en lisant ma définition de l’amitié, a souligné en commentaire les carence béantes d’une définition de ce type de choses. Cela mérite qu’on s’y arrête en mettant en lumière un autre exemple de définition par la négative qui nous vient de Platon à propos de l’homme : Bipède sans plume. Diogène, le cynique, pluma un jour un poulet, le jeta sur l’agora et s’exclama : « Voici l’homme de Platon ». Un penseur anonyme moderne, tout aussi malicieux que Diogène, eut un jour, pour sa part, ce mot, sur la même question : « Attention à cette définition de l’homme par Platon car je sens confusément qu’ici, ce sont encore les Amérindiens qui vont se faire avoir… »

Revenons à notre définition

Un ami est un frère que l’on se choisit au cours de sa vie. Ce choix – volontairement mutuel – se fonde généralement sur des affinités communes ou, à tout le moins, sur un vécu commun. C’est d’ailleurs la nature de ce vécu qui cimente l’amitié, qui fait qu’elle résiste au temps et aux écueils que l’on rencontre forcément sur son chemin. Cependant, le respect est une donnée essentielle au maintien de l’amitié car, contrairement au frère ou à la sœur, l’ami ne s’impose pas à nous par des liens de sang. En conséquence, les liens amicaux peuvent être plus fragiles que les liens fraternels. Mais cette fragilité n’empêche pas que, après une soirée passée auprès de sa famille, on n’a généralement qu’une envie : retrouver ses amis.

S’il est vrai que l’amitié ne se fonde pas sur l’attrait sexuel, elle n’est cependant pas aussi asexuée que les relations fraternelles. Le Petit Robert n’a sans doute jamais entendu parler des fuck friends, phénomène contemporain qui relève davantage d’un fait de société que d’un nouveau mode de relations entre les hommes et les femmes, mais il a sûrement eu vent des grandes amitiés mythiques, comme celle qui unissait Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir, amitié non dépourvue de sexualité. Certes, les amitiés entre hommes et femmes sont ambiguës, car les frontières entre les sentiments amoureux et les sentiments amicaux, comme toutes frontières, ne s’établissent pas aussi facilement qu’on le souhaiterait. Mais c’est sans doute ce qui fait la très grande valeur de ces amitiés : leur fragilité, comme un beau vase qui peut se briser au moindre faux pas. Pour ma part, je ne connais rien de plus beau, de plus précieux, qu’une amitié partagée avec une femme, même si elle nécessite des qualités d’équilibristes pour qu’elle passe à travers les années.

Allan E. Berger, auteur respecté s’il est est, m’a donné un autre exemple d’amitié célèbre dans un commentaire qu’il a formulé ainsi : « Le plus grand ami de Robert-Louis Stevenson, écrivain à succès, fut ainsi Henri James, écrivain sans succès. Chacun des deux admirait l’autre. Hommes de lettres, leur liaison fut surtout épistolaire, en dehors d’un bouquet de rencontres avant le déchirement d’une séparation géographique absolue : James coincé à Londres, Stevenson en plein vide du Pacifique. Il leur resta les soupirs et le fidèle courrier, trop lent toutefois. Ô peintres, ô sculpteurs, comment pouvez-vous représenter l’un en oubliant l’autre ? Ils forment un petit couple d’étoiles au fond du ciel. Leur amitié est devenue immortelle, et nous réconforte.»

Les amitiés se défont au fil du temps, en raison de la trahison de l’un, de l’abandon de l’autre, ou tout simplement des circonstances de la vie. Un ami s’avère unique, donc irremplaçable, et sa perte occasionne un profond chagrin en nous. Chaque ami perdu correspond à un jour sombre de notre existence. Il équivaut à une blessure qui vient se loger dans notre cœur… jusqu’au jour où, couvert de plaies non cicatrisées, il cesse de battre.

2012, texte révisé le 2015-03-26

  • Image : © Lyne DesRuisseaux, 1986, l’auteur (debout) avec son ami Pierre Serge Gagnon (1957-1995)
  • Ce texte est également diffusé, à titre expérimental, sur la plateforme Medium.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*