Ma mère à l’hôpital (On ne rate pas sa vie 03)

Le soir du 30 avril, sur le coup de vingt heures, ma mère commença à ressentir des contractions dont la régularité ne faisait aucun doute sur ma venue prochaine. Elle appela tante Céline pour lui demander que son mari – mon oncle Philippe – la conduise à l’hôpital le plus vite possible. On se chargerait ensuite de prévenir mon père, lequel n’avait pas de voiture en ce temps-là. Or, mon grand-oncle, saoul comme une bourrique (tel était son habitude, surtout les soirs de paie), dormait à poing fermé. Sachant pertinemment qu’il était vain de chercher à le réveiller, ma mère ne s’inquiéta pas outre mesure, ce qui n’était pas le cas de ma grand-tante qui, visiblement perturbée, soliloquait en tournant en rond dans la cuisine…

Pour des raisons qu’elle-même aurait pu difficilement expliquer, ma mère répugnait à faire appel à l’autre famille, c’est-à-dire aux Dumas. Elle aurait préféré que tout se passe au sein de la sienne, de manière à ne rien devoir aux autres. Mais puisqu’elle n’avait ni frère ni sœur, cela limitait considérablement les possibilités d’aide. Faisant contre mauvaise fortune bon cœur, elle se résigna à téléphoner chez ma tante Véronique pour rejoindre mon père. Pour compliquer les choses, celui-ci n’y était pas; il était en train d’aider son frère Gérard à préparer son déménagement, lequel devait s’effectuer le lendemain matin à la première heure. Mon oncle André, toutefois, offrit de l’amener à l’hôpital, ce que ma mère accepta d’autant plus facilement qu’elle n’avait pas eu besoin de le demander… Son orgueil intact, elle était rassérénée. Quant à mon père, ma tante Véronique se débrouillerait pour l’avertir en temps opportun.

Il était près de vingt-et-une heures lorsque ma mère arriva à la maternité de l’Hôpital Notre-Dame, sise sur la rue Sherbrooke près de l’avenue Papineau. L’infirmière de garde l’installa dans une chambre commune, lui assurant que notre médecin de famille, prévenu de son arrivée, passerait dans quelques instants. En effet, celui-ci s’amena peu de temps après. Après avoir examiné ma mère, il lui dit que, bien que le col soit ouvert, il ne prévoyait pas la naissance avant sept ou huit heures le lendemain matin. Il regagna donc son domicile, boulevard Saint-Joseph, non sans lui avoir promis de revenir le plus tôt possible.

Alors commença pour ma mère une longue attente ponctuée de douleurs causées par les contractions intermittentes. Appuyée au dossier de son lit qu’on avait pris soin de relever, ses cheveux presque roux – auburn, disait-on à l’époque – juraient étrangement avec tout ce blanc qui l’entourait. Cette position mi-couchée, mi-assise, bien qu’assez confortable, lui offrait une vue imprenable sur son gros ventre. Comme si elle eut peur que celui-ci n’éclate, elle n’osait trop se mouvoir. À peine se contentait-elle d’y poser les mains de temps en temps, comme s’il s’agissait là de son bien le plus précieux.

Retenu par le déménagement de son frère Gérard, mon père se présenta à l’hôpital Notre-Dame autour de vingt-trois heures. Après lui avoir indiqué la salle d’attente de la maternité, l’infirmière de garde le conduisit à la chambre de ma mère, non sans lui rappeler que l’accès aux chambres des patients était interdit après vingt et une heures et que, en cela, elle enfreignait le règlement…

« Juste une minute », lui promit mon père.

Dès qu’il eut passé le chambranle de la porte, ma mère se sentit mieux. Cheveux ébouriffés, visage mal rasé, haleine fétide, mon père n’apparut pas sous son meilleur jour, mais ma mère ne lui fit aucun reproche, sachant trop bien comment les hommes modestes transforment en fête la moindre corvée non rémunérée.

D’une voix incertaine, mon père lui demanda :

« Qu’est-ce que je fais? J’attends dehors…

─ Non, lui répondit ma mère. Assieds-toi là près de moi et prends-moi la main. »

Mon père obtempéra sans mot dire à la demande de ma mère. Assis près d’elle sur le bord du lit, il hésita encore à la regarder dans les yeux, comme s’il avait honte de paraître devant elle dans cet état et, qui plus est, d’avoir passé du bon temps avec son frère alors qu’avaient débuté les contractions.

« Tu sais, j’ai fait aussi vite que j’ai pu…

─ Je sais, coupa ma mère. Comment s’est passé le déménagement de Gérard ? »

Visiblement soulagé que ma mère ne fasse aucune allusion à la situation gênante dans laquelle il se trouvait, mon père raconta sa soirée. Puis, jetant un coup d’œil sur le ventre de ma mère, il demanda :

« Mais c’était pas prévu si vite…

─ L’homme propose, Dieu dispose, lui répondit ma mère, répétant en cela un adage très répandu au Québec. Tu te souviens que notre petit Claude voulait pas sortir de mon ventre? Il s’y sentait tellement bien… Mais celui-là, je le sens comme pressé de venir au monde, pressé d’avoir du trouble… »

Mon père esquissa un sourire en tapotant doucement la main de ma mère. Quelques minutes plus tard, elle se détendit, puis s’assoupit pendant que lui, de peur de la perturber, n’osa bouger. Immobile, les yeux fixés sur le ventre de sa femme, il attendit en silence. L’infirmière de garde vint alors le chercher, lui intimant l’ordre de demeurer dans la salle d’attente jusqu’à la naissance du bébé. Il abandonna alors ma mère à son sommeil et quitta la chambre.

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