Daniel Ducharme : Culture web et expressions

Bob Morane 1 – La Vallée infernale


Daniel Ducharme | Lectures | 2020-11-07


Je ne sais pas ce qui me prend. Peut-être est-ce un effet de la pandémie. Ou alors une résultante interne du « désordre des genres » qui affecte ma sérénité d’homme vieillissant. Peu importe, j’ai eu envie de revenir à la lecture d’ouvrages propres aux jeunes garçons de mon temps. Remarquez, plusieurs filles aimaient lire ces ouvrages aussi… tout comme j’adorais lire les « Sylvie » que je prenais dans la bibliothèque de ma cousine, rue Franchère. Être un gars, ça n’a jamais voulu dire se comporter toujours comme le public cible d’un éditeur jeunesse. Les gars de mon temps, et moi le premier, ont toujours aimé lorgner du côté des filles, et vice versa.

Donc, je me suis offert une lecture typique des adolescents des années 1960 : un roman de la série Bob Morane de Henri Vernes publié chez l’éditeur belge Marabout Junior.  J’ai débuté par le premier de la série : La Vallée infernale publié en 1953. Et c’est dans cet ordre chronologique que je vais lire ces romans. Il y en a 230… mais je ne suis pas pressé, comme la plupart des gens vieillissants qui vivent ce paradoxe : on n’a plus de temps à perdre… mais on prend tout notre temps pour accomplir certaines choses. Si je n’ai pas le temps de me rendre au 113e roman, ça ne dérangera personne.

L’action de La Vallée infernale se déroule en Papouasie-Nouvelle Guinée. En 1953, elle constituait une colonie britannique placée sous la dépendance de l’Australie. Pour le premier Bob Morane, Henri Vernes a choisi le décor le plus exotique possible. En effet, en ce temps-là, tout l’intérieur du pays était peuplé de tribus qui, non seulement ne communiquaient pas avec l’extérieur, mais ne communiquaient pas non plus à l’intérieur… puisque plusieurs peuples étaient établis dans des vallées complètement isolées les unes des autres, coupées des autres lieux de peuplement par les montagnes infranchissables qui les entouraient. Comme si chaque vallée constituait un pays renfermé sur lui-même compte tenu de l’impossibilité de passer d’une vallée à une autre. La vallée dite infernale est l’une d’entre elles. Elle est peuplée par deux peuples : les Alfourous, des Papous mangeurs d’homme, et les Négritos, un peuple plus avenant associé aux Pygmées. (Inutile d’ajouter que l’appellation de cette tribu fait aujourd’hui l’objet d’une controverse, vous l’aurez deviné.)

Qu’apprend-t-on dans ce premier roman sur Bob Morane lui-même : 1- Après avoir été pilote pour l’aviation britannique pendant la Deuxième Guerre mondiale, il a choisi une vie d’aventurier et occupe un poste de pilote de brousse en Papouasie.  2- Il n’a pas de famille, ses parents étant décédés quand il était enfant. Aucune précision supplémentaire sur ses origines. Son âge ? Un peu plus de trente ans. 3- Il est français mais, ça, on le savait, même si son auteur est belge… 4- Il a un physique athlétique et tient ses cheveux coupés en brosse, comme les militaires le faisaient à cette époque. 5- Son intégrité morale est irréprochable. Partout où il passe, il prend soin de son prochain, n’hésitant pas à mettre sa propre vie en danger pour sauver un camarade ou de pauvres gens. Il appartient à la culture européenne dominante des années 1950 au début du grand mouvement de décolonisation des pays occupés par l’Occident. Il ne renie pas ses origines, mais il respecte les cultures des populations qu’il croise sur sa route aventureuse.

Que dire de La Vallée infernale ? Il y a du manichéisme, bien entendu. D’un côté, les bons blancs (Bob Morane, son acolyte Bill Ballantine et les Américains perdus dans la vallée) et les mauvais blancs (cet Australien cupide et ce lâche Portugais) ; de l’autre, il y a les bons sauvages (les Pygmées) et les moins bons (les Alfourous mangeurs de chair humaine). Cela dit, les Alfourous ne sont pas décrits comme étant foncièrement méchants par Henri Vernes. Ils ont une culture, ils pratiquent le culte des ancêtres et, comme l’écrit l’auteur : « Ce n’est pas parce que les Papous ont une manière de vivre différente de la nôtre qu’il faut à tout prix vouloir les exterminer. » C’est déjà ça…

L’histoire finit bien. Chacun retourne chez lui et le méchant Australien croupira en prison pendant quelques années. L’autre Australien et le Portugais ont eu moins de chance : ils ont tous deux été tués par les autochtones et nous, jeunes lecteurs, refermons le bouquin avec le sentiment qu’ils n’ont eu que ce qu’il méritait…

En terminant, une chose dans ce roman m’a particulièrement frappé : l’absence totale de présence féminine. En effet, aucune femme dans ce roman, même parmi les personnages secondaires. Et ni Bob Morane ni Bill Ballantine ne font allusion au fait qu’ils iront retrouver une compagne après cette aventure.

En vérité, je vous le dis : l’aventure est un sacerdoce.

Henri Vernes. La Vallée infernale (Bob Morane 1). Éd. Gérard (coll. Marabout Junior), c1953